PHILIPPE-BENOIT CÔTÉ, MARTIN BLAIS, CÉLINE BELLOT, HÉLÈNE MANSEAU, ÉMILIE FOURNIER /

Philippe-Benoit Côté, Ph.D., professeur, département de sexologie, Université du Québec à Montréal
Martin Blais, Ph.D., professeur, département de sexologie, Université du Québec à Montréal
Céline Bellot, Ph.D., professeure, École de service social, Université de Montréal
Hélène Manseau, Ph.D., professeure, département de sexologie, Université du Québec à Montréal
Émilie Fournier, B.A., assistante de recherche, département de sexologie, Université du Québec à Montréal
Correspondance :
Philippe-Benoit Côté, Ph.D.
Professeur
Département de sexologie
Université du Québec à Montréal
C. P. 8888, succ. Centre-ville
Montréal, Québec, H3C 3P8,
Téléphone : 514 987-3000, poste 5294
Courriel : cote.philippe-benoit@uqam.ca
Remerciements : Les auteurs remercient les participants pour leur générosité, ainsi que Marie-Andrée Provencher, Michel Martel, Marie-Hélène Proulx et Jean-François Truchon pour leur contribution à des phases antérieures de la recherche. Cette recherche a été financée par le Conseil de recherches en sciences humaines.

Résumé

Plusieurs travaux ont analysé l’impact de la consommation de drogues sur la santé sexuelle des jeunes en situation de rue. Toutefois, peu d’études ont documenté, à partir du point de vue de ces jeunes, le rôle de la consommation de drogues dans la construction de leurs expériences affectives et sexuelles. Cet article vise à 1) comprendre le sens que les jeunes en situation de rue qui consomment de la drogue accordent à leurs expériences affectives et sexuelles, et à 2) décrire le rôle de la consommation de drogues sur les expériences affectives et sexuelles des jeunes en situation de rue. Quatorze jeunes en situation de rue (8 femmes, 6 hommes) âgés de 19 à 27 ans et qui rapportent une expérience marquée par la consommation de drogues ont été rencontrés en entrevues individuelles. L’analyse qualitative des témoignages montre que la consommation de drogues de ces jeunes représente une expérience envahissante et dévalorisante qui prend le dessus sur l’ensemble de leurs activités quotidiennes. Devant l’urgence de répondre à leur besoin de consommation de drogues, ces jeunes mentionnent se sentir contraints de marchander leur sexualité pour obtenir rapidement de l’argent. Si quelques participants indiquent que la consommation de substances constitue une expérience de rencontres affectives et sexuelles avec d’autres jeunes, la plupart mentionnent toutefois que l’envahissement par la drogue fait obstacle au développement d’une relation amoureuse. En se démarquant des travaux centrés sur les risques sexuels, cette étude met en exergue l’articulation complexe entre la consommation de drogues de ces jeunes et la marchandisation de leurs expériences affectives et sexuelles en situation de rue.

Mots-clés : jeunes de la rue, drogue, sexualité, amour, expérience, recherche qualitative

Drugs, sexuality and the street context among youth in Montreal

Abstract

Several studies have documented the impact of drug use on the sexual health of street-involved youth. However, few studies have documented, from their perspective, the role of drug use in their romantic and sexual experiences. This article aims to 1) understand the meaning that street-involved youth who use drugs give to their romantic and sexual experiences, and 2) describe the role of drug use in romantic and sexual experiences of street-involved youth. Fourteen street-involved youth (8 women, 6 men) aged 19-27 years who reported intensive experiences of drug use were interviewed. The qualitative analysis shows that drug use is an overwhelming and disqualifying experience that takes over all of their daily activities. Given the urgency to meet their consumption needs, these youth feel compelled to bargain their sexuality to get money quickly. While some participants indicated that the drug use is an experience of romantic and sexual encounters, most of them mention, however, that the influence of the drug use prevents the development of a romantic relationship. Contrary to studies that focus on sexual risk, this study highlights the complex relationship between drug use by youth and instrumentalization of their romantic and sexual experiences in the street context.

Keywords: street youth, drug use, sexuality, love, experience, qualitative research

Drogas, sexualidad y situación de calle entre los jóvenes de Montreal

Resumen

Numerosos trabajos han analizado el impacto del consumo de drogas sobre la salud sexual de los jóvenes en situación de calle. Sin embargo, pocos son los que documentaron, a partir del punto de vista de estos jóvenes, el papel del consumo de drogas en la construcción de sus experiencias afectivas y sexuales. Este artículo tiene como objetivo: 1) comprender el sentido que le dan a sus experiencias afectivas y sexuales los jóvenes en situación de calle que consumen drogas y 2) describir el papel que cumple el consumo de drogas en las experiencias afectivas y sexuales de los jóvenes en situación de calle. Se entrevistó individualmente a catorce jóvenes en situación de calle (8 mujeres, 6 hombres), cuyas edades se sitúan entre los 19 y los 27 años, que presentan una experiencia marcada por el consumo de drogas. El análisis cualitativo de los testimonios indica que el consumo de drogas de estos jóvenes constituye una experiencia invasora y descalificadora, que se apodera del conjunto de sus actividades cotidianas. Ante la urgencia de responder a su necesidad de consumir drogas, estos jóvenes señalan sentirse obligados a mercantilizar su sexualidad para obtener dinero rápidamente. Si bien algunos de los participantes indican que el consumo de sustancias resulta en una experiencia de encuentros afectivos y sexuales con otros jóvenes, la mayor parte menciona sin embargo que la invasión de la droga obstaculiza el desarrollo de una relación amorosa. Este estudio, a diferencia de los trabajos centrados sobre los riesgos sexuales, pone de relieve la articulación compleja que existe entre el consumo de drogas de estos jóvenes y la mercantilización de sus experiencias afectivas y sexuales en situación de calle.

Palabras clave: jóvenes de la calle, droga, sexualidad, amor, experiencia, investigación cualitativa

INTRODUCTION

Au Canada, la majorité des jeunes en situation de rue ont déjà consommé des drogues au moins une fois au cours de leur vie (73,1 % à 99 % ; Agence de santé publique du Canada [ASPC], 2006 ; Haley et al., 2000) et près de la moitié d’entre eux (48,9 %) consommeraient de la drogue sur une base quotidienne (Leclerc, Gallant, Morissette & Roy, 2013). Les substances les plus souvent consommées par les jeunes en situation de rue au cours des 12 derniers mois sont la marijuana (88,8 %), les amphétamines (70,7 %), la cocaïne (56,9 %), les hallucinogènes (41,9 %), le crack (forme basique de cocaïne ; 36,2 %) et l’héroïne (12,1 % ; Leclerc et al., 2013). Parmi ces jeunes, 55,4 % consomment plus de quatre types de drogues et 51,1 % ont consommé plus de deux fois par semaine dans le dernier mois (Roy et al., 2003). Cette consommation de drogues est jugée problématique dans la mesure où elle est associée à des conséquences négatives sur la santé mentale des jeunes, comme la dépression (Ginzler, Garrett, Baer & Peterson, 2007 ; Hadland et al., 2011), les pensées suicidaires (Kidd, 2004 ; Unger, Kipke, Simon, Montgomery & Johnson, 1997), la faible estime de soi (Ginzler et al., 2007) et l’isolement social (Kipke, Montgomery, Simon, Unger & Johnson, 1997), ainsi que sur leur santé physique, comme les blessures physiques (Kelly et Caputo, 2007), le VIH et l’hépatite C (Roy, Haley, Boudreau, Leclerc & Boivin, 2009), les abcès et les symptômes de sevrage (Ensign et Bell, 2004) et les surdoses pouvant mener à la mort (Haley, Roy, Leclerc, Boudreau & Boivin, 2004).

La consommation de drogues en situation de rue serait notamment associée à un style de vie centré sur des activités criminelles, comme la vente de drogues et le vol par infraction (Baron, 2006 ; Hagan et McCarthy, 1998). L’appartenance à des groupes criminalisés donnerait aux jeunes l’occasion de développer des liens sociaux avec d’autres jeunes qui partagent une réalité similaire et, par conséquent, de créer un sentiment de réussite sociale en situation de rue (Bellot, 2001 ; Côté, Blais, Bellot & Manseau, 2013 ; Jamoulle, 2009). Les jeunes qui structurent leurs activités quotidiennes autour de la consommation de drogues tendraient à s’enfermer dans la situation de rue (Bellot, 2001 ; Lankenau, Clatts, Welle, Goldsamt & Gwadz, 2005). Chez certains jeunes, l’importance de la consommation de drogues au quotidien s’accompagnerait du sentiment d’être captifs de ces substances et prisonniers de la situation de rue.

Plusieurs travaux mettent en évidence les conséquences de la consommation de drogues sur la santé sexuelle des jeunes en situation de rue. Par exemple, l’Agence de santé publique du Canada (2006) indique que les taux d’herpès génital (26,8 % contre 16,7 %) et de gonorrhée (6,9 % contre 2,8 %) sont plus élevés chez les jeunes en situation de rue ayant consommé des drogues comparativement à ceux n’en ayant pas consommé. Il est également montré que la consommation de drogues chez les jeunes en situation de rue augmente les risques de contracter le VIH et l’hépatite C (Roy et al., 2009 ; Roy et al., 2001), principalement chez ceux qui consomment des substances par injection (Kissin et al., 2007 ; Roy et al., 2000). La consommation de drogues serait aussi associée à des partenaires sexuels multiples (El Khouri et Gagnon, 2011 ; Gleghorn, Marx, Vittinghoff & Katz, 1998 ; Nyamathi et al., 2010) et à une utilisation déficiente de moyens de contraception chez les jeunes en situation de rue (Bailey, Camlin & Ennett, 1998 ; Haley, Denis & Roy, 2005 ; Hathazi, Lankenau, Sanders & Jackson Bloom, 2009 ; Tucker et al., 2012). D’ailleurs, certaines jeunes femmes interrogées affirment avoir l’impression que leur consommation de drogues diminuerait leur fertilité, ce qui rendrait inutile, à leurs yeux, le recours à des moyens contraceptifs (Haley et al., 2005).

La consommation de drogues est également considérée comme un facteur de risque des « transactions sexuelles »[1] chez les jeunes en situation de rue (Chen, Tyler, Whitbeck & Hoyt, 2004 ; Chettiar, Shannon, Wood, Zhang & Kerr, 2010 ; Greene, Ennett & Ringwalt, 1999 ; Paquette, Roy, Petit & Boivin, 2010). Au Canada, entre 12 % et 32 % des jeunes en situation de rue auraient pratiqué des « transactions sexuelles » pour répondre à leurs besoins de survie ou pour se procurer de la drogue (ASPC, 2006 ; Gaetz et O’Grady, 2002 ; Roy et al., 2000 ; Weber, Boivin, Blais, Haley & Roy, 2002). La consommation de drogues permettrait aussi aux jeunes de réduire ou d’inhiber la souffrance et la détresse associées aux « transactions sexuelles » (Bertrand et Nadeau, 2006 ; Dorais et Corriveau, 2006). Si certaines études démontrent que les jeunes femmes pratiquent davantage les « transactions sexuelles » comparativement aux jeunes hommes (37,6 % des jeunes femmes contre 21,1 % des jeunes hommes ; Roy et al., 2000), d’autres travaux suggèrent que cette distinction de genre disparaît lorsque la consommation de drogues est considérée comme le principal motif à cette activité sexuelle (Walls et Bell, 2010).

La consommation de drogues constitue aussi un obstacle important au développement et au maintien des relations amoureuses chez les jeunes en situation de rue (Blais, Côté, Manseau, Martel, & Provencher, 2012 ; Jamoulle, 2009). L’emprise exercée par la drogue susciterait des conflits conjugaux et ferait entrave à l’engagement des partenaires. Par ailleurs, les relations amoureuses en situation de rue sont à la fois décrites comme un facteur de risque (Nyamathi, Galaif, & Leake, 1999) et de protection (Blais et al., 2012 ; Kidd et Davidson, 2007) de la consommation de drogues. Certains jeunes décrivent les relations amoureuses comme l’occasion de trouver le soutien nécessaire pour rompre avec la consommation de drogues et sortir de la situation de rue (Blais et al., 2012 ; Kidd et Davidson, 2007). Si plusieurs travaux documentent les risques de la consommation de substances sur la santé des jeunes en situation de rue, peu d’études tentent de comprendre le rôle de la consommation de drogues dans la construction de leurs expériences affectives et sexuelles.

Le cadre conceptuel de cet article s’inspire du concept « d’expérience » développé par Dubet (1994) pour rendre compte de l’articulation entre l’univers subjectif des individus et leurs conditions de vie. Le concept « d’expérience » désigne les représentations, les émotions et les actions des acteurs au sein des « systèmes de relations et de représentations qui les fabriquent » (Dubet, 2007, p. 44). L’analyse de l’expérience permet d’appréhender l’autonomie, la mouvance et la pluralité des réalités individuelles au sein des conditions de vie. C’est à partir de cette conceptualisation que Dubet (1987) a montré comment la consommation de drogues de certains jeunes en situation de précarité peut exercer une emprise complète et totale sur leur quotidien jusqu’à les conduire vers un « trou noir ». Cette expérience du « trou noir » est décrite par Dubet (1987, p. 165) comme « un espace où l’acteur ne semble plus socialement défini et où il n’existe plus que dans sa dépendance physique à un produit ou à ce qui est ainsi perçu ».

En s’inspirant des travaux de Goffman (1961) sur les institutions totalitaires, Castel (1998) propose le concept « d’expérience totale » afin d’étudier le rapport subjectif que les individus entretiennent à l’égard de leur consommation de drogues. Afin de se démarquer des critères normatifs ou médicaux associés à la notion de dépendance, comme la fréquence, le nombre et le type de drogues consommées, Castel (1998, p. 25) utilise le concept « d’expérience totale » pour évoquer « la recherche et la consommation du produit qui parasitent l’ensemble des relations au monde d’un individu et mettent toute sa vie au service de cette passion ». « L’expérience totale » conduit les acteurs à organiser exclusivement leur mode de vie autour de la consommation de drogues, et ce, sans égard au type de substances consommées. Castel (1998) indique que la notion « d’expérience totale » permet d’analyser l’articulation entre la place occupée par les acteurs dans leur environnement social et les types de ressources économiques, sociales ou culturelles qu’ils peuvent mobiliser.

Dans cette étude, la consommation de drogues est analysée en tant qu’expérience subjective plutôt qu’en tant que pratique à risque pour la sexualité des jeunes en situation de rue. Il s’agit de comprendre, à partir du point de vue des jeunes eux-mêmes, le rôle de la consommation de drogues dans la construction de leurs expériences affectives et sexuelles, un angle d’analyse novateur qui a été négligé jusqu’ici par les travaux de recherche. Dans cette perspective, cette étude comporte deux objectifs : 1) comprendre le sens que les jeunes en situation de rue qui consomment de la drogue accordent à leurs expériences affectives et sexuelles ; 2) décrire le rôle de la consommation de drogues sur les expériences affectives et sexuelles des jeunes en situation de rue.

MÉTHODOLOGIE

À partir d’une étude réalisée auprès de quarante-deux jeunes en situation de rue (Blais et al., 2012), cet article présente une analyse secondaire des témoignages de quatorze d’entre eux qui décrivent une expérience marquée par la consommation de drogues. L’étude originale visait à documenter les conditions de vie amoureuse et sexuelle des jeunes en situation de rue. Le recrutement des participants a été réalisé d’octobre 2007 à avril 2010 à partir de deux stratégies. Premièrement, des encarts publicitaires ont été affichés au sein de différentes ressources pour jeunes en situation de rue à Montréal afin de publiciser le projet de recherche. Deuxièmement, les jeunes rencontrés ont été invités à transmettre la proposition de recrutement à leurs amis et connaissances en situation de rue.

Le recrutement s’est élaboré selon l’échantillonnage théorique, c’est-à-dire qu’il s’est construit par étapes successives en réponse aux analyses des données et des lectures théoriques (Laperrière, 1997). Durant les premières phases du recrutement, les participants devaient répondre aux critères d’éligibilité suivants : 1) être âgé de 18 à 25 ans, 2) avoir été sans endroit où dormir au moins une fois durant la dernière année, et 3) avoir fréquenté des ressources pour jeunes en situation de rue au moins une fois durant la dernière année. Toutefois, l’âge maximal pour l’éligibilité a été revu en cours de recrutement afin d’inclure des participants plus âgés dont l’histoire de vie en situation de rue a été jugée pertinente à la compréhension du phénomène à l’étude. Par exemple, un participant, âgé de 27 ans, a été recommandé par le biais d’une ressource puisqu’il manifestait un intérêt à participer à l’étude. Durant l’entrevue, l’intervieweur a réalisé que l’âge de ce participant ne correspondait pas aux critères d’éligibilité, mais il a tout de même poursuivi l’entretien. Après consultation avec l’équipe de recherche, il a finalement été décidé d’inclure ce récit dans l’échantillon final en raison de la pertinence empirique et théorique de son témoignage en regard de la consommation de drogues.

Dans l’étude originale, quarante-deux jeunes en situation de rue (24 hommes, 18 femmes) âgés de 18 à 32 ans (moyenne de 23 ans) ont été rencontrés. Pour cet article, l’échantillon est constitué des témoignages de quatorze jeunes en situation de rue (8 femmes et 6 hommes) âgés de 19 à 27 ans (moyenne de 23 ans). Tous les participants ont déjà consommé de la drogue au cours de leur vie, douze d’entre eux ont déjà consommé des opiacés et de la cocaïne (« drogues dures ») et cinq d’entre eux ont déjà consommé des drogues par injection. Ces jeunes cumulent d’une à douze années en situation de rue (moyenne de 6 ans). Lors des entrevues, cinq jeunes ont dit être hébergés temporairement chez des amis ou des membres de leur famille, cinq d’entre eux ont rapporté être logés dans des appartements supervisés et quatre participants ont mentionné dormir dans la rue ou dans des ressources offrant un hébergement temporaire. Huit jeunes étaient célibataires (3 femmes, 5 hommes) lors des entretiens et six étaient en couple (5 femmes, 1 homme). Tous les participants, sauf Luc, ont mentionné avoir déjà pratiqué des « transactions sexuelles » en situation de rue. Onze participants ont rapporté être hétérosexuels (8 femmes, 3 hommes) et trois jeunes hommes ont dit être bisexuels ou en questionnement quant à leur orientation sexuelle.

Une entrevue individuelle semi-dirigée d’environ une heure a été réalisée avec les participants à partir des dimensions suivantes : 1) leurs représentations de l’amour et de la sexualité ; 2) leurs expériences amoureuses et sexuelles vécues ; 3) leurs représentations de la situation de rue ; 4) leurs expériences vécues en situation de rue ; 5) leurs relations interpersonnelles en situation de rue ; et 6) leurs représentations de l’avenir. Les entrevues ont été conduites par des étudiants de cycles supérieurs qui avaient été formés à la conduite d’entretiens qualitatifs. Dans l’optique de l’échantillonnage théorique, le schéma d’entrevue a été ajusté au fur et à mesure de la réalisation des entretiens selon les découvertes et les nouveaux thèmes qui ont émergé de l’analyse des données (Laperrière, 1997). Cette étude a reçu l’approbation éthique du Comité institutionnel d’éthique de la recherche de l’Université du Québec à Montréal. Le consentement libre et éclairé des jeunes a été assuré à l’aide d’un formulaire de consentement qui a été lu, discuté et signé par chacun des participants. Tous les noms ont été modifiés dans les retranscriptions par des prénoms fictifs et aucun détail permettant de les identifier n’est révélé dans l’article. Un montant de 30 $ a été remis à chacun des participants à titre de dédommagement pour leur déplacement.

Le processus d’analyse des témoignages s’inspire de la démarche qualitative en deux étapes de Tesch (1990) : la décontextualisation et la recontextualisation des données. Pour l’étape de la décontextualisation, le matériel recueilli a fait l’objet d’une codification exhaustive, phrase par phrase, afin d’identifier systématiquement les thèmes et les unités de sens de chacun des témoignages. Pour l’étape de la recontextualisation, les unités de sens ont été regroupées sur la base de leur proximité symbolique pour former des catégories conceptuelles, c’est-à-dire des descriptions analytiques succinctes visant à désigner le plus fidèlement possible l’orientation générale des messages livrés par les participants. Afin de s’assurer de la fiabilité du processus d’analyse de données, le premier auteur de l’article a travaillé avec les assistants de recherche pour valider la codification initiale des entrevues. Par la suite, l’élaboration des catégories conceptuelles a été validée, sous forme de fidélisation interjuge, par tous les auteurs de l’article. Pour illustrer les points saillants des expériences des jeunes rencontrés, les témoignages de quelques participants les plus éloquents sont présentés à titre d’exemple.

Il importe de tenir compte de certaines limites à cette étude, notamment celles associées à la taille réduite de l’échantillon, soit quatorze jeunes en situation de rue qui consomment de la drogue. Toutefois, comme l’échantillonnage théorique vise la compréhension en profondeur du phénomène et non la généralisation des résultats (Laperrière, 1997), le nombre restreint de participants interrogés se voit contrebalancé par la variété et l’approfondissement de leurs expériences de consommation de drogues et de leurs expériences affectives et sexuelles en situation de rue. Aussi, l’échantillon est composé d’un nombre légèrement plus élevé de jeunes femmes que de jeunes hommes, cela pouvant laisser croire à une surreprésentation du discours féminin. Or, les résultats montrent plutôt une absence de différence de genre quant à l’expérience rapportée par les participants. Finalement, devant le malaise de certains jeunes à discuter de leurs relations affectives et sexuelles, les intervieweurs ont dû adopter une attitude parfois plus directive afin de relancer leur discours. Il est possible que les jeunes rencontrés aient alors produit un témoignage adapté aux demandes implicites des chercheurs. Il faut donc considérer cette étude comme exploratoire.

RÉSULTATS

L’analyse des témoignages est présentée en fonction des deux formes d’expériences documentées : 1) l’expérience de la consommation de drogues chez les jeunes en situation de rue ; et 2) l’expérience affective et sexuelle chez les jeunes en situation de rue qui consomment de la drogue.

L’EXPÉRIENCE DE LA CONSOMMATION DE DROGUES CHEZ LES JEUNES EN SITUATION DE RUE

La consommation de drogues : une expérience pour masquer les difficultés et les souffrances personnelles

Pour les jeunes femmes et les jeunes hommes rencontrés, la consommation de drogues ne constitue pas une source de plaisir ni d’amusement, il s’agit surtout d’une stratégie pour masquer leurs difficultés et leurs souffrances personnelles. Les participants disent consommer de la drogue en réaction à des évènements qui provoquent d’importants chocs émotionnels (par exemple : des ruptures amoureuses, des conflits conjugaux ou le décès d’une personne significative) ou en réaction à la précarité et à l’instabilité des conditions de vie de la situation de rue. Pour ces jeunes, la consommation de drogue permet de surmonter les épreuves et les blessures auxquelles ils sont confrontés.

En ce moment, je fais de l’héro[ïne]. Ma mère est morte il y a moins d’une semaine. J’avais arrêté de consommer, mais depuis qu’elle est morte, je consomme tous les jours. Ma mère, [c’était une personne importante]… Depuis janvier mon chum est rentré en prison, ça l’a été un gros coup au début. Après ça, ma mère est décédée. Et cinq jours après que ma mère est décédée, ma grand-mère est décédée aussi (silence). J’ai de la misère à digérer tout ça… (Lucie, 25 ans)

L’envahissement par la drogue : une expérience dévalorisante qui prend le dessus sur tout

Chez les participants rencontrés, autant chez les jeunes femmes que chez les jeunes hommes, la consommation de drogues constitue une expérience envahissante où le rapport aux substances prend le dessus sur l’ensemble de leurs activités. Ces jeunes indiquent mobiliser une grande partie de leur organisation quotidienne pour la recherche d’argent nécessaire à payer leur consommation de drogues. L’envahissement par la drogue conduit les jeunes à négliger la gestion de leurs besoins essentiels, comme de s’héberger, s’alimenter, se vêtir et se laver.

Ça en vient tout le temps à consommer… Au moment où j’ai 20 piasses dans les poches, je me dis qu’il ne faut pas que je fasse une puff[2], mais quand le dealer passe, ah shit ! Avec 20 piasses, je vais m’acheter une roche[3], avec 10 piasses je vais m’acheter un gramme de pot[4] … voici mon plan pour le restant de la soirée. […] Des fois je passe [la journée] sans manger, parce que l’argent que je trouve, je la dépense [dans la drogue]. (Sébastien, 19 ans)

L’importance que prend la consommation de drogues chez les participants les amène à se redéfinir. Si les jeunes disent se décrire au départ comme des « jeunes de la rue », l’envahissement par la drogue les incite à se définir comme des « consommateurs de drogues », des « junkies » ou des « crackhead »[5]. Cette modification de leurs représentations d’eux-mêmes s’accompagne d’un sentiment de honte, car ils considèrent que l’image sociale associée à la consommation de drogues est dégradante et dévalorisante.

Moi, mes amis, ils ne le savent pas que je m’injectais des drogues, je ne voulais pas qu’ils le sachent… J’ai toujours fait ça toute seule, dans mon coin, sans le dire à mes amis, à faire attention où je me piquais [sur mon corps] pour pas que ça paraisse… parce que j’avais honte de moi. C’est encore rare que j’en parle, parce que j’ai honte de moi. Je me suis toujours battue toute ma vie contre les junkies, pis là j’en devenais une moi-même, alors c’était la honte. Il n’y a donc pas beaucoup de mes amis qui sont au courant… (Martine, 24 ans)

En plus d’une représentation dévalorisante d’eux-mêmes, les participants indiquent que l’envahissement par la drogue les amène à développer une représentation négative des autres jeunes articulée principalement autour d’un sentiment de méfiance. La peur de se faire exploiter, trahir ou manipuler par d’autres jeunes fragilise leurs relations sociales. Comme ils se voient confinés dans une organisation quotidienne d’acquisition de drogues, les participants disent être continuellement méfiants que d’autres jeunes puissent voler leur argent ou leurs substances, les privant ainsi de la possibilité de consommer de la drogue.

La rue, c’est tellement malsain, tellement destructeur… Il y a des valeurs que je pensais que j’avais dans la rue et qu’au fond ce n’était pas mes valeurs. C’était « Me, Myself and I » et tu ne fais confiance à personne. Et tout le monde est des pourris. […] Tu peux demander à n’importe qui ayant été dans la rue, il n’y a pas grand monde qui peut dire qu’il fait [confiance aux autres]… Parce que les relations sont tellement fragiles. […] C’est parce que quand tu es en manque[6], tu es prêt à n’importe quoi… (Benoît, 27 ans)

Le désir d’une stabilisation à l’extérieur de la situation de rue, mais auquel l’envahissement par la drogue fait obstacle à court terme

En ce qui concerne leurs représentations de l’avenir, autant les jeunes femmes que les jeunes hommes témoignent d’un désir de stabilité à l’extérieur de la situation de rue. Les participants disent aspirer à habiter dans un logement ou une maison, retourner à l’école, obtenir un emploi spécialisé (par exemple, en intervention sociale), établir une relation de couple et avoir des enfants. Toutefois, ils mentionnent que leur avenir à court terme n’est envisagé qu’à l’aune de la consommation de drogues, ce qui fait obstacle à la mise en place d’actions concrètes pour rompre avec la situation de rue.

Je n’ai aucun avenir, pas pour l’instant en tout cas… J’ai trop de souffrances, j’ai mal en dedans et je ne suis pas capable de guérir, parce que je suis trop gelé… J’aimerais ça être capable [d’arrêter de consommer], mais… Mon plan, pour être capable de m’en sortir : premièrement, je sors d’ici, deuxièmement, j’ai un emploi que j’aime, troisièmement, j’ai une femme que j’aime, qui m’aime et mes parents sont là pour moi. […] [Mais à court terme], je n’ai pas de plan, c’est faire le plus d’argent possible pour pouvoir me geler… À court terme, mon but, c’est ma prochaine puff… C’est faire de l’argent pour me geler… pour être franc, c’est ça (silence). (Sébastien, 19 ans)

L’EXPÉRIENCE AFFECTIVE ET SEXUELLE CHEZ LES JEUNES EN SITUATION DE RUE QUI CONSOMMENT DE LA DROGUE

Une marchandisation des expériences affectives et sexuelles pour répondre à l’envahissement par la drogue

En réaction à l’envahissement par la drogue, les jeunes, autant les femmes que les hommes, rapportent marchander leurs expériences affectives et sexuelles pour obtenir soit de la drogue, soit l’argent nécessaire à se la procurer. Compte tenu de leurs conditions de vie précaires et instables, ces jeunes ont l’impression de n’avoir d’autre choix que de réaliser des « transactions sexuelles » pour obtenir rapidement de la drogue. D’ailleurs, pour ces jeunes, il est impensable que les « -transactions sexuelles » soient utilisées pour un autre motif que celui de la consommation de drogues en raison du caractère irrespectueux et dégradant associé à cette pratique sexuelle. En effet, certains participants disent ressentir de la honte, tandis que d’autres mentionnent avoir de la difficulté à se pardonner d’avoir recours aux « transactions sexuelles ».

J’ai commencé à faire de la prostitution quand j’étais dans la rue et quand j’ai appris que mon père venait de mourir. À ce moment-là, j’ai pris beaucoup, beaucoup de drogues, alors j’ai commencé [à faire de la prostitution] parce que… je prenais vraiment beaucoup de drogues. Ça a duré trois ans et ça a été difficile […] Je n’irais pas faire ça pour mettons me payer un bateau, des études ou n’importe quoi. Dans mon cas, la prostitution c’était vraiment pour la consommation, la déchéance, l’autodestruction… (Martine, 24 ans)

Si les « transactions sexuelles » sont vues comme une stratégie de dernier recours pour obtenir de la drogue, la consommation de substances, quant à elle, devient, pour plusieurs jeunes, nécessaire à l’accomplissement de cette marchandisation des expériences affectives et sexuelles. Ces jeunes expliquent que la consommation de drogues représente, à leurs yeux, une stratégie leur permettant de soulager la souffrance et les inhibitions associées aux « transactions sexuelles ». Ils mentionnent d’ailleurs avoir souvent de la difficulté, après un certain temps, à distinguer les motifs à consommer de la drogue de ceux qui les poussent à recourir aux « transactions sexuelles », tant ces deux phénomènes s’entremêlent dans un chassé-croisé complexe.

Quand je vais faire un client, je vais consommer du crack après, parce que je me sens dégueulasse de l’avoir fait, c’est automatique. Je vends mon corps, je sors avec 40 $ et je me dis que je dois faire une puff pour oublier le client… À la fin, je me dis : « J’ai vendu mon corps pour 15 minutes de buzz ! Mais comme je n’ai plus d’argent, alors je vais être obligé de retourner vendre mon corps pour faire encore de l’argent ! ». (Sébastien, 19 ans)

Au-delà d’un espace de rencontres affectives et sexuelles, l’envahissement par la drogue fait obstacle au maintien des relations amoureuses

Certains participants, femmes et hommes, mentionnent que la consommation de drogues constitue une expérience de rencontres affectives et sexuelles avec d’autres jeunes. En se désignant eux-mêmes comme des consommateurs de drogues, les participants indiquent avoir tendance à côtoyer d’autres jeunes qui consomment eux aussi des substances. La consommation de drogues devient ainsi pour les jeunes en situation de rue une occasion de rencontrer des partenaires amoureux et sexuels potentiels. Dans certains cas, cette dynamique de consommation de substances ne fait que renforcer l’envahissement par la drogue dans la mesure où l’un et l’autre des partenaires s’encouragent mutuellement dans leurs activités de consommation.

J’ai eu beaucoup de chums dans le temps de ma consommation et c’était la consommation qui était pas mal notre point commun. […] L’un de mes chums, on s’est rencontrés dans un organisme et on a consommé ensemble. Lui, ça faisait un mois qu’il n’avait pas consommé. Moi, ça faisait juste une semaine. […] Quand tu es dans un milieu, tu es porté à attirer ce monde-là. Je ne voulais pas déconnecter de mon milieu. Je voulais rester avec du monde qui était dans mon milieu. (Marie, 23 ans)

Quelques participants rencontrés mentionnent que les relations amoureuses en situation de rue sont envisagées comme une source de compensation affective. Certains d’entre eux se désignent d’ailleurs comme des « dépendants affectifs ». Ils expliquent que l’amour en situation de rue vient compenser, pour la durée des relations, l’emprise qu’exerce sur eux leur consommation de drogues. Ces jeunes disent que leurs relations amoureuses viennent satisfaire certains besoins affectifs qui, habituellement, sont comblés par le biais de la consommation de drogues.

J’ai eu une relation amoureuse, mais c’était plus une dépendance… Je me suis rendu compte qu’en sortant avec quelqu’un, ça remplaçait ma drogue, ça remplaçait ma consommation. J’étais tellement perdu et je ne me retrouvais pas. Ça fait qu’au lieu de me droguer, je me collais sur quelqu’un. J’allais chercher des émotions et un bien-être avec quelqu’un d’autre. […] Au lieu de mettre toute mon énergie sur la drogue, je la mettais sur mes relations… Je me suis rendu compte que quand je sortais avec ces personnes-là, quand j’étais dans la rue, ce n’était plus rien que pour combler ma solitude. (Benoît, 27 ans) 

Malgré cette expérience de rencontres affectives et sexuelles, les participants indiquent que la consommation de drogues rend peu propice le maintien de relations amoureuses en situation de rue. Selon eux, l’envahissement par la drogue prend le dessus sur les sentiments qu’ils peuvent éprouver pour un partenaire. Leur discours met en évidence que l’envahissement par la drogue vient monopoliser toute l’énergie et tout le temps des jeunes, faisant ainsi obstacle à l’investissement affectif d’une autre personne. Dans certains cas, l’emprise de la drogue conduit certains jeunes à rompre avec une expérience amoureuse et familiale qu’ils considéraient pourtant très importante.

Avec mon premier chum, ça l’a commencé quand j’étais en fugue des centres d’accueil, il m’a hébergée chez eux. Ça a duré 3 ans. J’ai eu une petite fille avec lui… J’ai une fille, mais je ne la vois pas pour l’instant. Je l’ai laissée. Je suis partie pour revenir dans la rue. J’ai recommencé à consommer après avoir accouché de ma fille. Et la drogue a pris euh… a pris plus de place dans ma vie. J’ai choisi la drogue au lieu de ma fille, de ma famille, dans le fond… Parce que j’avais le goût de tripper, c’est tout. (Lucie, 25 ans) 

DISCUSSION

À partir de la conceptualisation de Castel (1998), il est possible de concevoir la consommation de drogues des jeunes rencontrés comme une « expérience totale », c’est-à-dire un mode de vie exclusivement organisé autour de la quête et de l’usage des substances. Cette « expérience totale » fait en sorte de réorganiser l’ensemble des activités quotidiennes des jeunes en situation de rue à l’aune de leur rapport envahissant aux substances. À l’instar de l’étude de Bellot (2001) sur l’enfermement en situation de rue, les témoignages des participants illustrent que les jeunes veulent rompre avec la situation de rue, mais que « l’expérience totale » de la drogue entrave leur capacité à s’en sortir. Ils mentionnent se sentir enfermés dans une temporalité à court terme au sein de laquelle leur priorité consiste à se procurer et à consommer de la drogue, sans avoir l’impression de posséder les habiletés nécessaires pour rompre avec la situation de rue. Ce faisant, les jeunes disent se sentir prisonniers d’une expérience qui les plonge dans une consommation de drogues de plus en plus envahissante.

L’emprise de la consommation de drogues conduit à une transformation de l’expérience subjective et identitaire des jeunes en situation de rue. De façon similaire à l’expérience du « trou noir » proposée par Dubet (1987), les participants rencontrés témoignent d’un changement de leur image sociale et de leurs propres représentations d’eux-mêmes dans la mesure où ils ne se définissent plus qu’à travers leur rapport aux substances. De l’étiquette de « jeunes de la rue », les participants se désignent comme des « junkies » ou des « crackhead » lorsque la consommation de drogue vient réorganiser l’ensemble de leurs activités quotidiennes. « L’expérience totale » de la drogue transforme ainsi le regard que les jeunes en situation de rue portent sur leur image sociale, allant jusqu’à adopter une identité considérée comme dévalorisante. Or, l’identité de consommateur de drogues s’accompagne, chez ces jeunes, d’une détresse psychologique et d’un sentiment de honte, comme l’ont aussi rapporté d’autres travaux (Ginzler et al., 2007 ; Kidd, 2004 ; Kipke et al. 1997 ; Unger et al., 1997). Si les jeunes disent consommer pour rompre avec leurs souffrances personnelles et leurs conditions de vie précaires en situation de rue, leurs témoignages illustrent paradoxalement que leur « expérience totale » de la drogue exacerbe leur sentiment de détresse jusqu’à intérioriser l’image sociale dévalorisante qu’ils associent à l’expérience de consommateurs de drogues.

L’analyse des témoignages montre que cette « expérience totale » de la drogue se répercute dans la construction des expériences affectives et sexuelles des jeunes en situation de rue. En effet, les participants soulèvent l’importance que constitue la consommation de drogues comme expérience de rencontres affectives et sexuelles. Ce constat rejoint les travaux qui montrent que la consommation de drogues évoque une expérience de socialisation permettant aux jeunes de développer des liens sociaux (Baron, 2006 ; Hagan et McCarthy, 1998) et, ainsi, de rencontrer des partenaires potentiels qui partagent une réalité similaire. Cependant, l’établissement d’une relation amoureuse sur la base commune de la consommation de drogues évoque l’idée de l’expérience du « trou noir » (Dubet, 1987) dans la mesure où les jeunes voient leur réseau social se réduire à des partenaires qui orientent exclusivement leur mode de vie sur la quête et la consommation de substances. En l’absence d’un partenaire amoureux qui n’est pas sous l’emprise de la drogue, il est difficile d’envisager comment les jeunes peuvent être encouragés par leur conjoint à rompre avec la situation de rue, tel que mis en évidence par d’autres travaux empiriques (Blais et al., 2012 ; Kidd et Davidson, 2007).

Par ailleurs, les témoignages montrent que « l’expérience totale » de la drogue vient limiter les contacts sociaux des jeunes à une marchandisation de leurs expériences affectives et sexuelles, notamment par la pratique des « transactions sexuelles ». Ce constat n’est pas sans évoquer l’analyse de Tabet (2004) qui propose que les échanges économico-sexuels s’appuient sur une objectivation des partenaires. Or, si les jeunes rencontrés disent établir des expériences affectives et sexuelles centrées sur l’objectivation de leurs partenaires, ils ne le font pas pour rompre avec les conditions de vie précaires de la situation de rue, mais pour répondre à l’emprise de la drogue (ASPC, 2006 ; Gaetz et O’Grady, 2002 ; Roy et al., 2000 ; Weber et al., 2002). Contrairement à la conceptualisation de Tabet (2004) qui suggère que les individus qui pratiquent les « transactions sexuelles » se positionnent comme des acteurs de leur réalité sociale, les jeunes en situation de rue interrogés témoignent plutôt d’un sentiment de honte et de résignation, voire d’un certain repli sur eux-mêmes. Malgré le fait que les jeunes interrogés souhaitent mobiliser plusieurs stratégies pour améliorer leurs conditions de vie, l’envahissement par la drogue semble réduire leur potentiel d’autonomie à une marchandisation de leurs expériences affectives et sexuelles.

Les témoignages des participants laissent penser qu’ils se sentent sous l’emprise d’une consommation de substances qui les contraint à marchander leurs expériences affectives et sexuelles avec des partenaires qui sont considérés comme des instruments pour obtenir de la drogue. Cette instrumentalisation de l’autre semble constituer le principal obstacle au développement et au maintien des relations affectives et sexuelles des jeunes en situation de rue. Comme les partenaires sont considérés comme des instruments pour obtenir et consommer de la drogue, les jeunes semblent s’inscrire dans une logique de marchandisation caractérisée par une « instantanéité et une jetabilité incarnées » (Bauman, 2004, p. 27). Les partenaires peuvent alors se voir délaissés pour d’autres jeunes jugés plus aptes à répondre à leur besoin de consommation. Ainsi, cette logique de marchandisation pourrait expliquer la méfiance que les jeunes disent ressentir à l’égard d’autrui, leurs partenaires inclus.

Cette marchandisation des expériences affectives et sexuelles s’inscrit dans un enchaînement complexe entre les « transactions sexuelles » pour obtenir de la drogue et la nécessité de consommer des substances pour réaliser les « transactions sexuelles ». Ce sentiment d’être pris dans un engrenage sans fin soulève une perte de contrôle de la part des jeunes sur leur réalité, comme s’ils n’étaient plus totalement maîtres de leur existence. Si les jeunes racontent avoir commencé à consommer des substances pour rompre avec leurs difficultés personnelles (Bertrand et Nadeau, 2006 ; Dorais et Corriveau, 2006), cette motivation perd de son importance lors de l’envahissement par la drogue. Ce rapport complexe entre la consommation de drogues et la marchandisation des expériences affectives et sexuelles enferme les jeunes dans une logique qui ne fait plus de sens pour eux, sinon que de continuer à maintenir ce rythme effréné pour répondre à l’urgence imposée par « l’expérience totale » de la drogue.

Finalement, l’analyse des témoignages suggère une absence de distinction de genre chez les jeunes en situation de rue qui rapportent une « expérience totale » de la drogue. Contrairement à l’étude de Roschelle et Kaufman (2004) qui montre que les jeunes en situation de rue adoptent des comportements différenciés selon leur genre (par exemple : les femmes s’habillent de façon sexuellement explicite et les hommes parlent explicitement de leur performance sexuelle), le discours des participants suggère que l’envahissement par la drogue fait entrave à l’adhésion aux rôles de genre chez les jeunes en situation de rue. Comme le soulignent Walls et Bell (2010), les « transactions sexuelles » ne semblent pas influencées par les rôles de genre lorsque leur motif principal est la consommation de drogues. Ainsi, l’urgence de consommer des substances conduirait les jeunes à mobiliser tous les moyens dont ils disposent, tels que la marchandisation de leurs expériences affectives et sexuelles, et ce, indépendamment du genre, afin d’obtenir le plus rapidement possible de la drogue.

CONCLUSION

Le concept d’expérience (Dubet, 1994) mobilisé dans cette étude permet de se démarquer des travaux centrés sur les risques sexuels associés à la consommation de drogues chez les jeunes en situation de rue. Cette étude montre que dans le contexte particulier de la situation de rue, la consommation de drogues visant à amoindrir la souffrance associée à la précarité et à l’instabilité des conditions de vie peut devenir une expérience envahissante. Cet envahissement par la drogue conduit alors les jeunes à réorganiser l’ensemble de leurs activités quotidiennes en situation de rue, dont leurs relations amoureuses et sexuelles, au profit de l’urgence de se procurer et de consommer des substances. De futurs travaux de recherche sur les expériences affectives et sexuelles des jeunes en situation de rue restent nécessaires pour documenter, notamment, le rôle des partenaires amoureux sur la consommation de drogues.

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Notes

[1] ^Le concept de « transactions sexuelles » est retenu dans cet article afin de désigner toutes formes de marchandisation sexuelle ou d’échange économico-sexuel basé sur une objectivation des partenaires à des fins de compensation (Tabet, 2004). Ce concept se veut plus englobant que les notions qui lui sont affiliées, comme celles de « prostitution », de « travail du sexe », de « commerce du sexe » ou de « sexe de survie » (Leclerc-Madlala, 2003) et qui ont tendance à réduire la marchandisation sexuelle à une compensation monétaire ou à une logique de subsistance (Tabet, 2004).
[2] ^Le terme « puff » renvoie ici à la méthode de consommation de certaines drogues par inhalation.
[3] ^Le mot « roche » décrit l’aspect physique du crack, c’est-à-dire la forme de petites roches blanches ou jaunâtres.
[4] ^Le vocable « pot » constitue le nom usuel pour la marijuana.
[5] ^Le terme « junkies » désigne les jeunes qui consomment de la drogue par injection, tandis que le vocable « crackhead » décrit les jeunes qui consomment du crack, une forme basique de cocaïne.
[6] ^Le terme « manque » désigne habituellement la sensation qu’entraîne la privation de la consommation d’une substance.

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