LOUISE GUYON, MICHEL LANDRY /

En 2000, les membres québécois du comité de rédaction de la revue Psychotropes, revue internationale des toxicomanies[1] choisissaient à l’unanimité de créer une nouvelle revue scientifique consacrée au phénomène des drogues. Ils décidaient également que cette revue serait numérique. Au cœur de cette décision, force était de constater que la direction bicéphale de la revue (dont le secrétariat de rédaction était en France) ne permettait pas à l’équipe québécoise de mettre en œuvre tous les moyens pour rejoindre son public. En effet, le nombre d’abonnements québécois à Psychotropes RIT était très faible (moins de 50), et ce, en dépit d’un intérêt réel pour ce phénomène chez nos chercheurs et intervenants. Fort de notre tradition de publication scientifique sur la question de la drogue, il fut décidé de fonder une nouvelle revue internationale, dirigée du Québec, mais optant pour la voie numérique, ce qui la distinguerait de sa consœur européenne. Nous pensions que la qualité des réflexions et des études, tant en intervention qu’en recherche, pouvaient alimenter une revue consacrée à la fois à la publication de résultats de recherche, au transfert des connaissances et à l’innovation clinique en regard des substances psychoactives. De plus, l’accès de plus en plus généralisé à Internet et l’intérêt croissant du milieu scientifique pour la diffusion électronique, notamment au sein du consortium Érudit, nous offraient une occasion extraordinaire de créer une revue accessible, partout dans le monde, tant pour ses lecteurs que pour les auteurs qui souhaitaient y publier. À cette époque, notre projet avait un caractère réellement novateur, car peu de revues étaient disponibles en ligne et encore moins adoptaient ce mode privilégié de diffusion en accès libre.

Néanmoins, mettre sur pied et faire vivre une revue scientifique commande plus que la volonté et l’enthousiasme de ses membres fondateurs[2]. Il fallait aussi des soutiens substantiels et nous avons, dès le début, pu compter sur celui du ministère de la Santé et des Services sociaux, qui nous a accordé, en 2001, une généreuse subvention. Celle-ci nous a permis de lancer le processus de sollicitation des articles et de leur évaluation selon les standards scientifiques tout en développant le site Web pour les publier et les diffuser. Tout était à mettre en place : de l’élaboration d’une politique éditoriale à l’évaluation scientifique des articles en passant par le choix de la plateforme informatique et par les discussions intenses sur le choix du nom de la revue. C’est ainsi que fut lancé, à l’automne 2002, le premier numéro de la revue Drogues, santé et société sur la thématique « Famille et toxicomanie » en versions électronique et imprimée. Nous avons depuis maintenu la cadence de deux numéros par année, publié 91 articles portant sur des thématiques très variées, écrits par des auteurs de multiples disciplines et provenant de l’ensemble de la francophonie. Nous le devons à la vitalité de notre comité de rédaction. Disons d’abord que notre comité de rédaction se caractérise par sa capacité de se renouveler dans la continuité : cinq des neuf membres fondateurs y sont toujours après dix ans et sept nouveaux membres s’y sont ajoutés pour le porter à douze membres. Par leur expertise et leur formation, ils reflètent bien le caractère pluridisciplinaire que la revue a toujours voulu conserver : d’une part, ils appartiennent à des disciplines telles que l’anthropologie, les communications, la criminologie, la médecine, la psychoéducation, la psychologie et la sociologie et, d’autre part, leur expertise couvre des champs très variés, comme en font foi les nombreuses thématiques abordées sous leur direction au cours des dix dernières années. La vitalité de notre comité de rédaction s’est aussi révélée par la qualité des débats qui s’y sont tenus, menant à des discussions parfois intenses, mais respectueuses et constructives. Ces discussions se sont toujours résolues par un resserrement des principes de rigueur scientifique, d’objectivité et de soutien aux auteurs. Les partenaires qui se sont joints à nous en cours de route, nous apportant leur soutien financier et logistique, ne sont pas moins importants. Outre le MSSS, mentionnons l’Association des centres de réadaptation en dépendances du Québec, le Centre Dollard-Cormier – Institut universitaire sur les dépendances, l’Université de Sherbrooke, l’Université de Montréal et le Fonds de recherche québécois sur la société et la culture[3].

Au cours des dernières années, c’est environ 30 000 visites que reçoit annuellement DSS, soit sur notre propre site, soit sur celui du portail Érudit. Au-delà de ces chiffres, quel bilan faisons-nous de ces dix ans ? C’est à cette question que nous voulons répondre à l’occasion du dixième anniversaire de la revue et nous avons choisi de le faire avec nos lecteurs, auteurs, réviseurs et collaborateurs. À cet effet, nous leur avons, dans un premier temps, fait parvenir un sondage pour connaître leur opinion sur diverses questions touchant la diffusion et la qualité de DSS. En second lieu, nous tiendrons une rencontre qui aura lieu le 29 novembre prochain et qui se donne comme objectifs de faire le point sur les activités de DSS et de recueillir leur point de vue. L’invitation officielle à participer à cette journée de réflexion ainsi que le programme seront envoyés sous peu. Soulignons également que nous avons décidé de profiter de cet anniversaire pour apporter des transformations importantes à la revue sur le plan de son format et de sa présentation. Ces transformations visent à actualiser la présentation graphique de la revue, mais surtout à transformer de façon importante la conception de son site Web. Trois éléments principaux sont au cœur de cette reconstruction : améliorer la consultation de DSS sur le Web, faciliter la mise en ligne des articles au fur et à mesure de leur approbation par le comité de rédaction et diminuer les coûts de production. Dans cette foulée, nous abandonnons entièrement la version imprimée de la revue pour nous tourner exclusivement vers le format électronique, celui qui est déjà, et de loin, le plus utilisé par nos lecteurs. Le nouveau site Web de DSS sera officiellement lancé lors de la rencontre du 29 novembre, à l’occasion d’un vin d’honneur qui suivra la rencontre d’orientation avec nos partenaires et qui permettra de célébrer de façon festive cet anniversaire.

Cet anniversaire est aussi, pour nous, l’occasion de soulever des enjeux qui dépassent DSS et qui touchent l’ensemble des revues savantes francophones ou, plutôt, non anglophones. Dans une période où les chercheurs sont de plus en plus incités à publier en anglais, la lingua franca de la science au XXIe siècle, et où leurs carrières et leurs promotions reposent sur la publication d’articles dans les revues présentant les plus hauts « facteurs d’impact », il devient difficile de recruter des auteurs qui viendront soumettre à une revue francophone des articles portant sur leurs résultats de recherche. Voilà un défi auquel DSS est confronté, comme bien d’autres revues francophones. Pourtant, il nous apparaît plus que jamais pertinent et important de stimuler et de valoriser la diffusion de la science en français. Mentionnons, à titre d’exemple, la nécessité de rendre accessibles aux milieux de pratique francophones les connaissances les plus à jour et l’importance de favoriser l’excellence des travaux de recherche menés dans des milieux francophones ainsi que le réseautage des différents chercheurs de la francophonie ici et ailleurs dans le monde. Par ailleurs, les organismes gouvernementaux qui financent les chercheurs avec les fonds publics sont de plus en plus alertés par les frais d’abonnement exorbitants réclamés par les grands consortiums d’édition des revues savantes. La diffusion électronique et en accès libre de DSS constitue à cet égard un atout à exploiter. Le très grand nombre de visiteurs que nous recevons en fait foi, mais ceci pose le problème des sources de financement de la revue que nous avons jusqu’à maintenant résolu grâce à la générosité de nos partenaires, mais qui demeure toujours actuel.

Soulignons enfin que ce numéro marque une étape importante dans l’histoire de DSS puisqu’il sera le dernier qui donnera lieu à une version imprimée. Les prochains numéros seront disponibles uniquement en version électronique.

Ce numéro comporte six articles. Les quatre premiers d’entre eux s’intéressent au phénomène de la consommation ou des addictions chez les adolescents et les jeunes adultes. Dans leur article intitulé L’addiction à l’adolescence : entre affect et cognition. Symbolisation, inhibition cognitive et alexithymie, Amira Karrey Khémiri et Daniel Dérivois interrogent le fonctionnement cognitivo-émotionnel et affectif de l’adolescent et du jeune adulte toxicomane. En s’appuyant sur une revue synthétique de la littérature, ils nous proposent d’étudier l’adjonction d’un déficit de l’inhibition cognitive à une défaillance symbolique dans la pathologie de dépendance de l’adolescence et du jeune adulte.

Cinthia Ledoux, Natacha Brunelle et Karine Bertrand ont étudié Le vécu d’adolescents toxicomanes en traitement présentant des comportements suicidaires. S’appuyant sur une comparaison du discours de jeunes qui ont évoqué avoir eu des comportements suicidaires au cours de leur rétablissement ou qui en présentaient à leur arrivée en traitement avec celui d’un groupe de jeunes qui ne présentaient pas de tels comportements, les auteures établissent que les jeunes présentant des comportements suicidaires rapportent davantage l’influence d’une personne modèle sur leur consommation, ainsi que les difficultés à rompre les liens avec les pairs consommateurs et à obtenir l’aide formelle pour leur santé psychologique. De plus, elles rapportent que les comportements suicidaires que ces jeunes décrivent semblent liés à des événements difficiles passés ou présents ou à une détresse psychologique persistante. Elles concluent à la nécessité d’adapter les services aux besoins des adolescents qui présentent à la fois un problème de toxicomanie et des comportements suicidaires afin de favoriser leur rétablissement.

Myriam El Khouri et Jean Gagnon se sont intéressés à L’impulsivité liée à la consommation et aux pratiques sexuelles chez des jeunes de la rue. Partant du constat que les jeunes de la rue présentent des comportements à risque liés à leur consommation de substances et à des comportements sexuels à risques ayant des implications majeures sur leur santé et leur sécurité, ils se sont demandé si les traits impulsifs de la personnalité peuvent être un facteur de risque important par rapport à plusieurs de ces comportements problématiques. Les résultats de leur étude les amènent à conclure qu’il importe d’évaluer et d’intervenir sur les traits impulsifs de la personnalité pour augmenter l’efficacité des interventions de prévention des comportements à risque chez les jeunes de la rue.

Christine Thoër et Michèle Robitaille ont analysé les discours de jeunes adultes faisant usage de stimulants. Le but des auteures était de documenter l’usage de ces substances dans le contexte scolaire ou professionnel et de cerner les significations que les jeunes adultes construisent autour de ces utilisations. Leurs résultats montrent qu’étudiants et travailleurs recourent aux stimulants pour augmenter leur concentration et leur capacité à rester alertes et à travailler de longues heures d’affilée. Le recours au médicament est également présenté par les jeunes adultes comme un moyen d’étirer le temps et de concilier leurs multiples engagements académiques, professionnels et sociaux. Par ailleurs, les auteures ont constaté une diffusion des pratiques d’utilisation des stimulants de l’univers scolaire vers l’univers professionnel, où il semblerait que l’utilisation, d’abord ponctuelle et limitée aux périodes d’examens et de remise des travaux, tendrait à se régulariser par la suite.

Dans le cinquième article, De la broue dans le toupet ou non, les parents boivent moins, Catherine Paradis et ses collègues ont évalué si les stresseurs du conflit travail-famille modèrent l’association entre la parentalité et la consommation d’alcool au sein d’une population canadienne de travailleurs adultes. Parmi les résultats de leur étude auprès d’un échantillon de près de 6 500 personnes (projet GENACIS) trois points principaux émergent : d’abord, le fait que le statut de parent est négativement corrélé à la consommation d’alcool ; ensuite, les stresseurs du conflit travail-famille ne sont pas liés à la consommation d’alcool chez les hommes et ils ne sont que marginalement liés à la consommation d’alcool chez les femmes ; enfin, les stresseurs du conflit travail-famille n’ont pas d’incidence sur l’association entre le rôle parental et la consommation d’alcool. Les auteurs recommandent que les futures recherches, s’intéressent aux façons spécifiques dont la parentalité structure la consommation d’alcool et vérifient si l’effet du statut parental sur la consommation d’alcool est plus marqué dans des contextes de consommation spécifiques, qui seraient plus propices à la consommation abusive.

Enfin, Benoit Lasnier, Michael Cantinotti et Bernard-Simon Leclerc ont procédé à un examen systématique des publications scientifiques et des grandes enquêtes populationnelles canadiennes et québécoises visant à estimer la prévalence au Québec de l’achat et de la consommation de tabac illicite de 2005 à 2010, chez les fumeurs âgés de 15 ans et plus. L’analyse des données disponibles indique qu’il n’est pas possible, dans l’état actuel des informations colligées, de conclure à une variation statistiquement significative de la prévalence de l’achat et de la consommation de tabac au sein de cette population. Ils concluent leur article par des suggestions pour améliorer la qualité méthodologique de ce type d’études.

Avec ce numéro, qui fait une large place à la recherche, nous soulignons dix années consacrées à la diffusion des connaissances sur le phénomène des substances psychotropes. Au nom des membres du comité de rédaction, nous tenons à remercier les personnes qui ont contribué à la création, au développement, à la survie et à la qualité de Drogues, Santé et Société au cours de ces années : auteurs, réviseurs, éditeurs, équipe de soutien. Nous souhaitons ardemment que notre revue poursuive ses objectifs au cours des années à venir grâce à une collaboration accrue des milieux de la recherche, de l’enseignement et de l’intervention.

[1] ^Psychotropes, revue internationale des toxicomanies traite des substances psycho-tropes, de leurs usages et des dépendances qui en découlent. Depuis 1995, cette revue était codirigée par Pierre Angel (France) et Pierre Lamarche (Québec) et s’était dotée d’un comité mixte de rédaction (Europe et Amérique du Nord).

[2] ^La composition du comité fondateur était la suivante : Michel Landry, directeur, Mohamed Ben Amar, Marie-Andrée Bertrand, Pierre Brisson, Serge Brochu, Louise Guyon, Pierre Lauzon, Marc Perreault, Élise Roy.

[3] ^Mentionnons, d’une part, la contribution de Jacques Frenette, notre premier secrétaire à la rédaction, à qui nous devons notamment la création de notre site Web et, d’autre part, soulignons la collaboration de toute l’équipe de l’agence Médiapresse qui a pris la relève à partir de 2004.

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