Sous la direction de Christophe Huỳnh
Les numéros hors thème permettent d’explorer une pluralité de sujets, de même que diverses manières de les aborder. Une trame de fond commune se dégage néanmoins de l’ensemble des textes réunis dans ce numéro : l’urgence et la nécessité de rendre visibles les personnes exclues ou marginalisées en raison d’identités, de caractéristiques, de styles de vie ou de comportements qui ne correspondent pas aux normes dominantes. C’est notamment le cas des femmes dans un monde largement gouverné par les hommes et conçu pour eux, et ce, dans de nombreuses sphères d’activité, y compris le milieu universitaire et de la recherche. C’est également le cas des personnes qui tentent d’accéder à des services en dépendance, mais dont les profils cliniques complexes ou la réalité intersectionnelle constituent des barrières à l’obtention de soins adéquats et véritablement holistiques. De la même manière, ce numéro s’attarde au fait qu’il est devenu essentiel, voire incontournable, d’intégrer les personnes concernées à toutes les étapes de la recherche, de sa conception à sa diffusion ; elles ne doivent plus être envisagées uniquement comme consultantes ou participantes, et encore moins comme de simples faire-valoir. Dans cette logique, il allait de soi que l’illustration de la page couverture de ce numéro soit l’œuvre d’une artiste ayant participé à l’événement Exprimer l’invisible : l’art de prendre la parole, tenu le 25 septembre dernier à Montréal. Cette journée de conférences, d’échanges et d’exposition d’œuvres artistiques était organisée par des personnes détenant un savoir expérientiel en matière de dépendance, de santé mentale, d’itinérance, de judiciarisation ou de travail du sexe.
Drogues, santé et société souhaite contribuer à nourrir et à animer les réflexions autour de ces enjeux transversaux, en offrant un espace de mise en dialogue à des voix, des objets et des perspectives qui, bien que divers dans leurs objets et leurs approches, partagent une attention commune aux rapports de pouvoir, aux mécanismes d’exclusion et aux conditions de possibilité d’une recherche et d’interventions plus inclusives. Les articles de ce numéro donnent à voir cette pluralité de regards et de terrains, tout en illustrant la richesse et la pertinence des questionnements soulevés.
Pour amorcer le numéro, un éditorial signé par quatre professeures québécoises, Adèle Morvannou, Eva Monson, Annie-Claude Savard et Andrée-Année Légaré, nous sensibilise à l’urgence d’agir afin que les communautés scientifiques puissent collectivement inverser la tendance dominante de la sous-représentation des femmes, en particulier lors des conférences sur les jeux de hasard et d’argent. En plus d’exposer les chiffres qui démontrent ce déséquilibre, elles proposent des recommandations visant à faire évoluer les pratiques. Ces pistes d’action ne corrigent pas uniquement une injustice, mais contribueraient également à améliorer la qualité de la science produite. Bien que cet éditorial porte principalement sur la réalité des recherches dans le domaine des jeux de hasard et d’argent, les propos de ces quatre autrices sauront aussi résonner dans de nombreux autres champs d’études scientifiques.
Toujours sur l’importance de faire entendre la voix des femmes, l’article de Sarah El Guendi nous amène ensuite à considérer l’expérience des femmes utilisatrices de substances dans leur recherche d’aide et de services en Belgique. La criminologue souligne comment les différences genrées, tant sur le plan de la consommation que des services associés, sont souvent reléguées en second plan. Or, le genre n’est pas uniquement une donnée statistique, mais représente tout un univers de représentations et d’expériences sociales. À travers l’analyse qualitative d’entrevues réalisées auprès de 15 femmes, El Guendi met en relief les perspectives polyphoniques des femmes et les différents rapports d’inégalités qui traversent l’usage des drogues. Ce faisant, elle démontre entre autres comment la représentation sociale de la femme comme mère devient un enjeu lors d’une demande d’aide. Être mère et consommer constitue alors en effet une source de jugement et de stigmatisation accrue que les femmes vivent de manière disproportionnée par rapport aux hommes.
Dans un autre registre, le texte de Marianne Bouvrette, Julie Loslier et David-Martin Milot présente un portrait exhaustif des décès par surdose accidentelle en Montérégie, région située sur la Rive-Sud de Montréal, au Québec, de 2018 à 2022. À partir des rapports du Bureau du coroner, les 222 cas de surdose étudiés mettent en relief des prévalences élevées de problèmes de santé physique et de santé mentale. La moitié des personnes concernées avait d’ailleurs eu au moins un contact avec le réseau de la santé et des services sociaux au cours de l’année précédent l’étude. L’article souligne également la nécessité de documenter plus clairement les situations d’itinérance afin de mieux comprendre comment ces contextes ont pu contribuer aux décès. Dans son ensemble, ce portrait descriptif fait ressortir l’hétérogénéité des caractéristiques des personnes décédées par surdose, de même que la nécessité de poursuivre ce type de travail de surveillance afin que les actions posées par les directions de santé publique soient davantage « holistiques, proactives et coordonnées ».
Pour demeurer dans la sphère des services offerts aux personnes présentant un trouble dit concomitant, soit la présence simultanée d’un trouble de l’usage d’une substance et d’un trouble mental, Isabelle St-Pierre et Liette St-Pierre présentent trois études de cas illustrant des trajectoires de soins et de services à l’urgence, ainsi que leur orientation vers les services de première et de deuxième ligne. Les autrices nous rappellent que le trouble mental et le trouble de l’usage d’une substance sont deux problématiques de santé qui interagissent de manière synergique pour produire des effets négatifs amplifiés. Dès lors, il devient nécessaire de considérer le trouble concomitant comme une condition en soi, et de cesser de le concevoir comme la simple addition de deux situations pouvant être traitées séparément. Les trois parcours présentés dans ce texte mettent en évidence la fragmentation des services, qui fonctionnent souvent en silos, laissant des personnes sans services adéquats, faute de correspondre parfaitement aux critères préétablis.
Pour conclure ce numéro, Lucie Fradet et Sophie Dupéré présentent la manière dont des personnes utilisatrices de drogues se sont engagées dans des processus de recherche, de création artistique et de mobilisation des connaissances. Elles font état des ingrédients ayant contribué au succès de leur implication dans une recherche participative, tout en identifiant les défis rencontrés. Ce texte constitue à la fois une réflexion et un guide pour les chercheurs et les chercheuses œuvrant dans le domaine des substances psychoactives, afin de valoriser l’apport des personnes concernées et de leur donner la place qui leur revient dans la co-construction des savoirs. Les autrices invitent ainsi à dépasser les idées préconçues quant à ce que ces personnes peuvent – ou ne peuvent pas – apporter. Comme elles le soulignent : « [les personnes utilisatrices de drogues] peuvent être fiables, avoir la capacité intellectuelle de faire de la recherche avec rigueur et l’aptitude pour agir en mode collectif. »
Par ce numéro, composé de textes rédigés presque exclusivement par des femmes, le comité de rédaction de Drogues, santé et société souhaite contribuer à faire en sorte que les voix de personnes trop souvent ignorées se fassent entendre et résonnent, tant parce qu’elles sont indispensables à la production des connaissances que parce qu’elles participent à la construction d’un monde plus juste et plus équitable.
Christophe Huỳnh, éditeur délégué
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