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PIERRE BRISSON /

Nous vous présentons le premier numéro de Drogues, santé et société pour l’année 2011. Il s’agit d’un numéro thématique – en conformité avec la politique d’alternance entre numéros thématiques et non thématiques adoptée depuis les débuts de la revue – portant sur les opioïdes[1] et leurs usagers.

Le projet de ce numéro est né dans la foulée du Deuxième colloque international francophone sur le traitement de la dépendance aux opioïdes (TDO)[2], tenu à Paris les 4 et 5 novembre 2010[3]

Pascale Peretti propose dans le premier article les conclusions d’une analyse thématique conduite à partir d’un certain nombre de récits d’usagers et d’ex-usagers d’héroïne dans une perspective anthropo-analytique. Il en ressort, selon l’auteure, que la conduite toxicomane pourrait remplir certaines fonctions ritualisantes liées au processus identitaire chez des individus en situation de marginalité, de pertes et de déconstruction. Nous serions alors en présence d’un recours à des «stratégies fatales, paradoxales, ironiques, qui impliquent de passer par une mortification symbolique pour retrouver le sentiment d’exister, et le sens du destin humain».

Les trois contributions suivantes nous éclairent sur des aspects pharmacologiques, organisationnels et sociaux du traitement de la dépendance aux opioïdes. Pierre Lauzon, fondateur du Centre de recherche et d’aide pour narcomanes de Montréal (CRAN) (qui fête en 2011 les 25 ans de son ouverture), nous livre, dans un premier temps, le fruit de sa longue expérience et une revue de littérature sur les effets indésirables des deux principaux médicaments de substitution utilisés dans le cadre de ce type de traitement, soit la méthadone et la buprénorphine. Y sont révisés les effets pharmacologiques indésirables, inhérents à une prise sur des périodes prolongées, qui affectent la qualité de vie des patients. L’auteur aborde également les répercussions négatives de la persistance des contraintes réglementaires dans le contexte d’un traitement à long terme, contraintes n’ayant pas le caractère inéluctable des effets de la médication et qui pourraient, de ce fait, être modifiées pour l’amélioration du sort des personnes en traitement.

Suit l’article d’Isabelle Paquin, Michel Perreault, Diana Milton et Pierrette Savard décrivant les résultats d’une recherche menée sur le processus d’implantation d’une mesure organisationnelle de transfert d’usagers d’opioïdes stabilisés vers des soins de santé généraux. L’étude visait à identifier les obstacles à l’implantation d’une telle mesure, laquelle fait office de projet pilote issu du plan d’action ministériel du Québec pour désengorger les services spécialisés en TDO. Au terme de l’analyse des entrevues faites auprès des différents acteurs impliqués dans la démarche, les auteurs concluent en la faisabilité de l’implantation de ce nouveau modèle d’organisation de services, dans la mesure où le constat des principaux obstacles donne lieu à des correctifs.

Finalement, Sébastien Alexandre nous présente lui aussi les résultats d’une recherche originale, conduite en territoire wallon, recherche-action ayant porté sur l’amélioration des modalités pratiques de l’application des TSO à partir d’une méthodologie novatrice, soit l’analyse en groupe. Ce dispositif méthodologique aura permis la mise en présence, en dialogue et en confrontation, de professionnels du traitement et d’usagers des opioïdes. Les conclusions de l’exercice relèvent qu’aucune certitude ne saurait être dégagée quant aux modalités et à l’issue des traitements prodigués, foncièrement singuliers, qui requièrent une réflexion plus poussée sur les conditions de flexibilité à développer dans la relation entre professionnel et patient.

Les deux derniers textes nous mènent à la question de l’insertion (ou de la ré-insertion) sociale des usagers des opioïdes. Mireille Tremblay et Fabrice Olivet nous proposent d’abord une réflexion, à la fois théorique et critique, tournant autour de la participation citoyenne des usagers des TSO. L’article présente l’originalité de confronter le point de vue d’une chercheure et d’un représentant des usagers sur la question. Après une description des modèles et modalités de la participation citoyenne ainsi que des dispositifs légaux mis en place, tant au Québec qu’en France, pour en favoriser l’actualisation chez les usagers des opioïdes, le représentant d’ASUD, Fabrice Olivet, pose les limites de cet exercice dans le contexte actuel français. Il en conclut à l’échec relatif de ces dispositifs non seulement en raison d’un «déficit de compétences» chez les principaux intéressés, lequel n’est pas pris en compte, mais aussi à cause d’un contexte de stigmatisation et de déni du «droit au plaisir» qui perpétue l’ambivalence des institutions publiques en regard d’un accès véritable à la citoyenneté pour cette population.

Le dernier article, de Houwayda Matta et May Hazaz, bien que ne traitant pas directement de la problématique des opioïdes[4], prolonge la réflexion en approfondissant la définition, les enjeux et les défis de l’insertion sociale des ex-toxicomanes, cette fois dans le contexte particulier du Liban. Les auteures ont mené une étude qualitative auprès des différents acteurs concernés par cette question : usagers, parents, professionnels, administrateurs, représentants politiques locaux, autorités étatiques. Les résultats recueillis permettent de mieux cerner la synergie des efforts individuels, institutionnels et étatiques investis pour favoriser le processus d’insertion. Ils mettent surtout en lumière le rôle-clé de la personne ex-toxicomane dans la réussite de cette démarche, rôle fragilisé par la persistance d’une discrimination sociale et par des lacunes dans l’approche gouvernementale du problème. La recherche débouche d’ailleurs sur une série de recommandations pour une politique sociale préventive en matière de toxicomanie susceptible d’améliorer l’insertion socioprofessionnelle des ex-toxicomanes.

Nous espérons que les perspectives réunies ici, présentant à la fois résultats de recherche, réflexions et bilans autour de la thématique du vécu, de la prise en charge et de l’insertion sociale des usagers des opioïdes, permettront un meilleur regard et une compréhension plus riche de cet univers, souvent emblématique du phénomène de la toxicomanie. Il faut en retenir que l’expérience opiacée est une des plus déstructurantes, mais aussi révélatrices qui soit de la quête des individus dans le contexte des sociétés actuelles; que les traitements de la dépendance aux opioïdes au moyen de médicaments de substitution ont maintenant une cinquantaine d’années d’existence, faites d’acquis et de questionnements qui concernent aussi bien les professionnels traitants que les usagers patients; que la place des usagers des TDO et, plus largement, des ex-toxicomanes au sein de la société en tant que citoyens à part entière demeure une question centrale à prendre en considération dans un contexte où la stigmatisation et la discrimination de ces populations perdurent malheureusement.

Bonne lecture!

[1] ^Les opioïdes désignent les produits dérivés du pavot ou opiacés (héroïne, morphine, codéine, etc.) de même que leurs substituts de synthèse (méthadone, buprénorphine, etc.). En contexte illicite, ce sont majoritairement les premiers auxquels recourent les usagers alors que les seconds sont principalement utilisés dans le cadre des traitements de la dépendance aux opioïdes au moyen de médicaments de substitution.

[2] ^Nous avons choisi de conserver, à l’intérieur de ce numéro, les deux -appellations courantes en ce domaine : traitement de la dépendance aux opioïdes (TDO), davantage utilisé au Québec, et traitement de substitution aux opioïdes (TSO), plus répandu en Europe.

[3] ^Ce colloque était organisé par l’Association nationale des intervenants en toxicomanie et addictologie (ANITEA) et la Fédération des acteurs de l’alcoologie et de l’addictologie (F3A), en collaboration avec des organismes des quatre pays impliqués : France, Belgique, Suisse et Canada.

[4] ^L’article traite de l’insertion de tous types de personnes ex-toxicomanes, les usagers des opioïdes, sous forme illicite ou pharmaceutique, en constituant une part importante.

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