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Lina Noël, éditrice déléguée et Jean-Sébastien Fallu, directeur

Comprendre et documenter la réalité de l’usage des substances psychoactives et des dépendances sous toutes ses formes s’inscrit dans la philosophie de la revue Drogues, santé et société. Dans ce numéro hors thème, les articles proposés portent sur diverses perspectives que ce soit les politiques publiques, les soins aux personnes présentant une double pathologie (douleurs chroniques et usage de drogues ou usage problématique d’alcool chez des personnes âgées), l’utilisation des technologies de l’information et des communications (TIC) dans les interventions avec de jeunes consommateurs ou l’évaluation de programmes. Cette diversité dans le contenu des articles témoigne des préoccupations actuelles des chercheurs et des praticiens tant pour les usagers de substances psychoactives que pour les enjeux politiques susceptibles d’améliorer leur condition. L’ensemble de ces perspectives et la richesse des contenus permettent une compréhension élargie de la problématique de l’usage de drogues et proposent de nombreuses pistes d’actions et de recherche.

Dans le premier article, Beauchesne propose un imposant tour d’horizon des différentes options de décriminalisation de la possession pour usage personnel de l’ensemble des drogues. Elle nous entraîne dans une réflexion fort pertinente concernant les attentes et les ratés de la décriminalisation. L’auteure nous offre une analyse bien étayée des conditions d’implantation de telles politiques dans sept pays d’Europe et neuf pays d’Amérique latine et sur les effets de ce choix sur les usagers de drogues. Cette analyse met en relief les limites de la décriminalisation de la possession simple dans un contexte prohibitionniste. Elle nous offre aussi des pistes bien tangibles en identifiant « les éléments nécessaires à une politique de décriminalisation de la possession simple des drogues pour qu’elle constitue une étape vers une politique en matière de drogues inscrite en santé publique, où le droit pénal est un dernier recours ».

Matta et Hazaz nous invitent, pour leur part, à réfléchir sur la mise en place d’un plan national sur les drogues, fondé sur une approche holistique unifiant la panoplie d’actions et d’initiatives déjà en place au Liban. Une analyse des éléments existants de la politique sociale libanaise en matière d’usage et d’abus des drogues illicites a permis de tirer des leçons pour éclairer l’élaboration et l’implantation d’une politique nationale. Cette recherche qualitative, basée sur des groupes de discussion et des entrevues individuelles, a été réalisée grâce à la participation d’acteurs-clés impliqués dans les secteurs des politiques sur les drogues, d’usagers de drogues et de leurs proches. L’ensemble des aspects pouvant soutenir un plan d’action national sur les drogues a été analysé. Les résultats de cette recherche ont guidé l’élaboration d’une stratégie nationale sur l’usage et l’abus d’alcool diffusée en 2016.

Le traitement de la douleur chronique chez les personnes faisant usage de drogues n’est pas un sujet fréquemment abordé. Dans une perspective socioanthropologique et de santé publique, Dassieu et Roy proposent une synthèse des connaissances sur la prévalence de la douleur chronique chez les usagers de drogues, sur leur prise en charge dans le système de soin et sur leurs pratiques d’automédication. Une recension des écrits met en évidence une prévalence particulièrement élevée des problèmes de douleur chez ces personnes, des lacunes dans leur trajectoire de soin en raison d’une réticence à prescrire de la part des soignants et des limites à la prise en charge conjointe de ces deux pathologies. Les pratiques d’automédication de la douleur chez les usagers de drogues demeurent aussi peu connues. Une réflexion qui mène à de nombreuses pistes de recherche. 

Menecier et collaborateurs nous entraînent eux aussi dans un univers de soins aux confins de deux problématiques soit l’addictologie et la gérontologie. Les professionnels de terrain qui rencontrent au quotidien des sujets âgés consommateurs d’alcool développent des attitudes positives ou négatives à l’égard de ces patients pouvant affecter leurs comportements de soins. Pour apprécier cette réalité, les auteurs proposent une analyse du discours centrée sur le choix des mots et les glissements langagiers comme source d’information permettant d’anticiper la relation soignant patient. Des entretiens individuels ont été réalisés avec 45 soignants provenant de huit établissements de santé de la région de Mâcon en France. Ils ont d’abord procédé à une analyse textuelle non informatisée puis à une analyse de contenu informatisée. Les observations émergeant de l’analyse textuelle indiquent un recours à l’humour dès que les propos concernent la consommation d’alcool. Par contre, l’analyse informatisée met en évidence des particularités dans le choix des mots des professionnels concernant l’usage problématique d’alcool chez les aînés qui pourraient se traduire par des attitudes défavorables à l’égard des soignés. Comme le soulignent les auteurs, cette étude exploratoire demeure isolée et mérite d’être répétée, mais elle constitue un tremplin pour pousser plus à fond la réflexion.

Guichard et collaborateurs explorent pour leur part le potentiel des TIC pour prévenir et réduire les dommages chez les jeunes adultes consommateurs en situation de grande vulnérabilité sociale. Une approche de recherche communautaire a été utilisée pour organiser des groupes de discussion avec de jeunes consommateurs de 18 à 29 ans et des intervenants œuvrant auprès de ces jeunes. Les résultats montrent l’importance des TIC pour l’approvisionnement et l’échange d’information sur les substances psychoactives chez les jeunes. Par contre, les intervenants estiment que les échanges sur des sujets aussi sensibles que ceux entourant la consommation de drogue demandent réflexion même si l’outil présente un intérêt certain. L’inégalité d’accès au numérique est aussi au nombre des préoccupations. Cet article offre une réflexion intéressante sur les possibilités d’exploitation des TIC dans le champ de la prévention et de l’intervention. 

Basé sur une démarche participative et une approche de réduction des méfaits, le centre d’expertise périnatale et familiale de toxicomanie à Montréal Le Rond-Point réunit une dizaine d’organisations des réseaux publics et communautaires dans le secteur de la santé et des services sociaux. Pour évaluer ce projet, Béland et Dufour ont utilisé une démarche participative auprès de 22 répondants. Les informations recueillies ont permis de dégager le modèle logique du projet, lequel a ensuite été présenté de manière itérative aux répondants dans une perspective d’appropriation et d’analyse compréhensive. Des pistes de réflexion sur le partenariat, les ressources humaines, l’approche d’intervention, la clientèle et l’offre de service ont été proposées à l’organisme. Cette recherche met en lumière toute l’importance de bien structurer les interventions, idéalement à l’aide d’un modèle logique, et ce, dès le développement d’un programme. L’intérêt de cet article est de nous présenter la genèse d’une démarche d’évaluation souvent complexe, mais combien utile pour l’amélioration d’un programme.

L’appartenance des chercheurs et des praticiens de ce numéro à de multiples disciplines témoigne de l’évolution importante qui s’est produite dans le champ des dépendances et de l’usage de substances psychoactives au cours des dernières décennies. Il est de plus en plus fréquent de voir les chercheurs croiser leurs savoirs et leurs approches dans une perspective d’amélioration des pratiques sur le terrain. Dans ce numéro hors thème, toutes les perspectives, y compris le savoir expérientiel, sont mises à contribution pour orienter les politiques, les soins aux usagers problématiques et s’assurer qu’ils reçoivent un soutien adapté à leur condition.

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