La drogue et le journal de voyage contemporain

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LINDSEY MICHAEL BANCO /
Lindsey Michael Banco, Ph. D, professeur d’anglais, University of Saskatchewan
Correspondance : Department of English, 320 Arts Building, University of Saskatchewan, 9 Campus Drive, Saskatoon SK S7N 5A5, Canada

Résumé :

Cet essai se penche sur les liens entre les représentations du voyage et les représentations des drogues dans les journaux de voyage contemporains. En tant que genre populaire non romanesque, le journal de voyage aide à structurer la perception du public à l’égard du voyage. Cependant, tout comme plusieurs autres formes d’écriture sur les voyages, il dépeint fréquemment les drogues. Nombre de journaux de voyage présentent des écrivains voyageant avec de la drogue, voyageant sous l’effet de la drogue, ou voyageant pour s’en procurer. Les journaux de voyage contemporains présentent souvent le voyage comme étant une métaphore paradigmatique, pourtant problématique, qui sert à comprendre divers genres d’expériences en lien avec la drogue : celles qui servent à acquérir des connaissances sur soi ou à subir des transformations, celles qui vont à la rencontre de l’altérité radicale ou cherchent à la domestiquer sous des formulations néocoloniales. Il est question dans ces pages de deux journaux de voyage relatant l’expérience des drogues, publiés à la fin du 20e siècle : Chasing the Dragon: Into the Heart of the Golden Triangle (1996) de Christopher Cox et Eating the Flowers of Paradise: A Journey Through the Drug Fields of Ethiopia and Yémen (1998) de Kevin Rushby. Mon analyse explore la façon avec laquelle ces récits populaires imaginent la connexion mobilité/intoxication et comment ces connexions font intervenir la double thématique de la mobilité planétaire et de la circulation et de la consommation illicites de substances psychotropes.

Mots-clés : voyage, journaux de voyage, altérité

Drugs and the Contemporary Travelogue

Abstract

This essay theorizes the relationship between representations of travel and representations of drugs in contemporary nonfiction drug travelogues. As a popular nonfiction genre, the travelogue helps structure public perceptions of travel but, like many other forms of travel writing, frequently depicts drugs. A relatively large number of travelogues feature writers traveling with drugs, traveling on drugs, or traveling for drugs. Contemporary travelogues frequently offer travel as a paradigmatic yet problematic metaphor for understanding various kinds of drug experiences: those that involve acquiring self-knowledge or undergoing transformation, those that involve encountering radical alterity or domesticating it in neo-colonial formulations. At issue here are two drug travelogues published at the end of the twentieth century: Christopher Cox’s Chasing the Dragon: Into the Heart of the Golden Triangle (1996), and Kevin Rushby’s Eating the Flowers of Paradise: A Journey Through the Drug Fields of Ethiopia and Yemen (1998). My analysis explores how these popular accounts imagine the mobility/intoxication nexus and how that nexus engages with the dual thematics of global mobility and the illicit movement and consumption of mind-altering substances.

Keywords: travel, travelogues, alterity

La droga y el diario de viaje contemporáneo

Resumen

Este ensayo estudia los vínculos entre las representaciones del viaje y las representaciones de las drogas en los diarios de viaje contemporáneos. En cuanto género popular y no romanesco, el diario de viaje ayuda a estructurar la percepción del público con respecto al viaje. Sin embargo, al igual que muchas otras formas de escritura sobre viajes, describe con frecuencia las drogas. Una cantidad de diarios de viaje describen el periplo de escritores que viajan con drogas, bajo los efectos de la droga o cuyo objetivo es procurarla. Los diarios de viaje contemporáneos presentan a menudo el viaje como una metáfora paradigmática y, sin embargo, problemática, que sirve para comprender diversos tipos de experiencia relacionadas con la droga: las que sirven para obtener el conocimiento de sí mismo o para experimentar transformaciones, las que van al encuentro de la alteridad radical o las que buscan domesticarla bajo formulaciones neocoloniales. En estas páginas se analizan dos diarios de viaje que relatan la experiencia de las drogas, publicados a fines del siglo 20: Chasing the Dragon: Into the Heart of the Golden Triangle (1996), de Christopher Cox, y Eating the Flowers of Paradise: A Journey Through the Drug Fields of Ethiopia and Yémen (1998) de Kevin Rushby. Mi análisis explora la manera como estos relatos populares imaginan la conexión movilidad/intoxicación y como estas conexiones hacen intervenir la doble temática de la movilidad planetaria y de la circulación y el consumo ilícito de sustancias psicotrópicas.

Palabras clave: viaje, diarios de viaje, alteridad

Introduction

La phrase « set and setting » (contexte et circonstances) attribuée à Timothy Leary, psychologue et adepte du LSD, souligne l’importance du contexte au sein duquel se produit la consommation de drogues. Ce contexte, qui comprend des paramètres tels que le moment, le lieu, la raison et la fréquence de la consommation d’un toxicomane, est sans doute conditionné par toute une gamme de représentations littéraires de la drogue. En examinant même sommairement le thème de la drogue dans la littérature, une métaphore capitale exerçant une grande influence sur la genèse des idées préconçues est révélée : le voyage et la mobilité. Depuis les « transports » provoqués par l’opium de Thomas De Quincey vers des mondes orientaux (1821/2003), et la désignation par Fitz Hugh Ludlow du cannabis comme étant sa « drogue de voyage » (1857/2006), les écrivains considèrent les voyages comme une expérience suffisamment désorientante pour qu’ils agissent comme une métaphore adéquate pour illustrer les caprices de la consommation de drogues. Parallèlement, la nature topographique de l’écriture se rapportant aux voyages, sa tendance à aligner des paysages qui se conçoivent visuellement, fournit aux écrivains une sorte de contrôle, un moyen de situer dans l’espace des expériences mystérieuses et profondément subjectives pour les rendre compréhensibles. De la même façon, il semble que depuis la rencontre d’Ulysse avec les Lotophages, le bagage culturel accompagnant les journaux de voyage dissimule souvent de la contrebande stimulante : la rencontre avec les substances intoxicantes. La drogue et le voyage sont deux notions ambivalentes. À des degrés divers, ces notions sont scrutées, réifiées, célébrées et vilipendées. Nous étudions en long et en large leur biopharmacologie et pourtant, nos mesures législatives à l’égard des drogues reposent sur des subterfuges historiques et une moralité vaguement articulée. Elles sous-tendent un transport radical dans leurs manifestations sublimes, tout en menaçant le consommateur par la paralysie et l’enfermement avec leurs mécanismes de dépendance. La drogue et le voyage sont des notions si intimement liées dans les discours, ces dernières ont en commun tant de bases conceptuelles, évoquent des inquiétudes et des plaisirs si semblables, et éclairent des problèmes si analogues que leur complémentarité est omniprésente, même d’un point de vue linguistique. Ainsi, le mot hallucination est dérivé du latin alucinari, « errer en songe », alors qu’en anglais, on a souvent recours à des métaphores spatiales et à des métaphores sur la mobilité (to get high, to escape, to hit rock bottom) pour parler d’expériences de consommation de drogue. C’est évident, alors, que le discours que nous utilisons pour parler des drogues influence puissamment leurs effets sociaux, psychologiques et même physiques ; en effet, cet article se fonde sur l’idée que la relation entre les drogues et les voyages est en grande partie discursive.

Comme cela a déjà été traité dans Banco (2010), certains romanciers imaginent de façon particulière ces deux thématiques. Certaines représentations de la drogue et de l’intoxication se dégagent de l’ambivalence du voyage. Certains auteurs imaginent le voyageur comme étant inviolable. Lorsque ce dernier est menacé par la relativité culturelle, les privations économiques ou d’autres perturbations de la subjectivité causées par la mobilité, le voyageur doit être soutenu par la consommation de drogues. Cette dernière est présentée comme un moyen menant à la révélation de soi, à la construction de soi ou alors à l’affirmation de soi. Pour d’autres auteurs, la consommation de drogues s’avère si radicalement disjonctive que des modes de voyage néo-impérialistes font surface pour compenser. Pour d’autres, l’expérience du voyage est si banalisée que cela incite à transformer de façon imaginative une expérience tout aussi stéréotypée avec la drogue pour en faire quelque chose de plus radical. Dans tous les cas, les écrivains se servent de la malléabilité d’un concept afin que l’autre soit amplifié, atténué, ajusté ou alors modifié. L’ambivalence des voyages se combine fréquemment aux éléments ambivalents de la conception, la circulation, l’économie et la consommation des drogues illicites pour former une connexion idéationnelle permettant d’aborder les relations tendues entre la subjectivité et l’altérité. La subjectivité est, bien sûr, toujours en train d’être définie, limitée, confirmée et reconfigurée, et un élément important de ce processus consiste à distinguer le « soi » de « l’autre » – de l’altérité qui menace la personnalité réputée holistique et stable. Que cette altérité soit plus souvent perçue comme une menace évoque les impulsions conservatrices dans les journaux de voyage, les désirs de son chez soi et de familiarité qui tempèrent les effets de la rencontre avec l’altérité. En même temps, les théoriciens de l’identité dans des domaines comme les études de genre, les études sur la sexualité et les études ethniques et raciales, ainsi qu’Emmanuel Levinas (1972, 1980, 1995) et autres philosophes célèbres qui traitent de la question de la subjectivité et l’altérité, ont toujours soutenu que l’altérité est un élément de la subjectivité. Nos sens de soi les plus familiers – ethnique, sexuel, national ou autre – sont abattus, mais parfois définis, par l’altérité que ces sens de soi sont supposés résister. La relation entre les drogues et les voyages contribue donc à définir cette relation complexe entre la subjectivité et l’altérité.

Dans cette étude, ces théories seront explorées à partir de journaux de voyage contemporains relatant l’expérience des drogues. En tant que genre populaire non romanesque, le journal de voyage est important ici parce qu’il aide à structurer les perceptions du public à l’égard du voyage. Depuis l’Odyssée d’Homère et les œuvres de Marco Polo, le récit de voyage a fourni une fenêtre importante sur ce que signifient les déplacements à travers le monde. Fondé sur les faits et dans sa capacité de fournir un discours narratif et une esthétique littéraire, le récit de voyage est un genre textuel puissant pourtant ambivalent. Il promet la « vérité », mais offre aussi une confluence psychodysleptiques du réel et l’imaginaire qui détient le pouvoir de restructurer l’endroit qui est décrit dans le récit de voyage. Pourtant, comme Edward Said (1978) et Mary Louise Pratt (1992) l’ont souligné, le voyage peut révèler des dimensions plus conservatrices ; comme le note l’écrivain célèbre Paul Theroux (1996) : « Un des délires du voyage est que vous pouvez être une nouvelle personne dans un nouveau lieu » (p. 432). Dans ses dimensions conservatrices, le récit de voyage crée un sentiment d’être « à l’étranger » basé sur un sens bien connu de « son chez soi », et le récit devient une forme de production spatiale qui, comme Said le soutient dans Orientalism, produit aussi une subjectivité néocoloniale. Ces variations assorties servent à encapsuler le voyage comme Eric Leed (1991) le caractérise : « ‹l’expérience› paradigmatique, le modèle d’une expérience directe et authentique, qui transforme la personne ayant de l’expérience » (p. 5). Cependant, tout comme plusieurs autres formes d’écriture sur les voyages, il utilise fréquemment la drogue dans ses atmosphères textuelles. Plusieurs journaux de voyage présentent des écrivains voyageant avec de la drogue, voyageant sous l’effet de la drogue, ou voyageant pour s’en procurer. Les journaux de voyage relatant l’expérience des drogues – ce que Brian Musgrove appelle le « narco-travelogue » (2001) – sont populaires parce qu’ils comblent un appétit culturel pour les récits de voyage. Ils sont aussi populaires en raison de la représentation plus sordide qu’ils font des substances et des pratiques de consommation illicites ou moralement douteuses. Les journaux de voyage contemporains, tout comme plusieurs autres représentations textuelles de la mobilité, présentent souvent le voyage comme étant une métaphore paradigmatique, pourtant problématique, qui sert à comprendre divers genres d’expériences de drogue : celles qui servent à acquérir des connaissances sur soi ou à subir des transformations, celles qui cherchent à rencontrer l’altérité radicale ou à la domestiquer sous des formulations néocoloniales.

Méthodologie

Il est question dans ces pages de deux journaux de voyage relatant l’expérience des drogues qui ont été publiés à la fin du 20e siècle : Chasing the Dragon: Into the Heart of the Golden Triangle (1996) de Christopher Cox et Eating the Flowers of Paradise: A Journey Through the Drug Fields of Ethiopia and Yémen (1998) de Kevin Rushby[1]. Ces deux textes s’avèrent populaires, reflétant un dialogue important entre des formulations de mobilité globale néocoloniales et décoloniales dans la littérature de voyage écrit à la fin du 20e siècle. Étant donné que ce dialogue a été réalisé à l’aide d’une combinaison rhétorique particulière au genre du récit de voyage (celui de l’esthétique littéraire combinée avec un appel à l’objectivité), ma méthodologie dans cet article est principalement une analyse rhétorique. J’examine les tropes et le langage utilisé pour réaliser ce dialogue représenté par ces deux textes, selon l’hypothèse qu’une lecture attentive révèlera comment un texte fonctionne sur le plan idéologique. Cette méthodologie, commune aux études littéraires, repose sur la prémisse que la langue utilisée par un auteur a des effets particuliers sur le sens de son texte. Mon analyse examine en détail les choix linguistiques de Cox et de Rushby afin de déterminer où leurs textes se situent dans ce dialogue survenant à la fin du siècle. Cette analyse explore la façon avec laquelle ces récits populaires imaginent la connexion mobilité/intoxication et comment ces connexions font intervenir – tout comme dans la fiction – la double thématique de la mobilité planétaire et de la circulation et consommation illicites de substances psychotropes. Dans ces deux exemples, la construction textuelle et discursive des drogues ou de la destination du voyageur est une force puissante dans l’élaboration de la réalité. En même temps, ces écrivains ont comme but explicite ou implicite d’établir une représentation objective ou mimétique du monde. Ces efforts pour être objectif restent à la fois imbriqués dans le but présumé de l’écrivain de représenter le monde et sont fortement influencés par le discours. Comme genre populaire de non-fiction, le récit de voyage contemporain est particulièrement important dans la perception des différentes parties du monde par les lecteurs. Et enfin, l’exploration de cette double thématique révèle que le rapport entre les voyages et les drogues est souvent un rapport mutuellement déterminant  ; notre perception des drogues et de leurs effets dépend souvent de notre compréhension du lieu, de l’espace et du mouvement dans l’espace.

Les drogues, le voyage et le néocolonialisme

Le premier journal de voyage à l’étude ici est Chasing the Dragon, un récit du journaliste et rédacteur de voyage américain Christopher R. Cox, qui porte sur son voyage aux confins de la Birmanie, du Laos et de la Thaïlande à la recherche de Khun Sa, un mystérieux seigneur de guerre ayant la réputation de contrôler le tiers du trafic d’héroïne mondial. Adoptant un style d’humour noir, Cox se met dans la peau de Hunter S. Thompson ou de Howard Marks[2], des voyageurs invétérés débordants l’un comme l’autre d’une énergie nerveuse et de connaissances au sujet de la drogue. Son voyage intrépide à travers des dédales peuplés de dirigeants et de mercenaires corrompus pour trouver Khun Sa dans l’état éloigné de Shan au Myanmar (anciennement la Birmanie) est audacieux et plein de rebondissements. Il fournit un compte rendu extrêmement populaire d’une région du monde en grande partie inconnue. Mon analyse portera ici sur la façon dont il découvre le rôle des drogues dans une meilleure compréhension de cette partie du monde.

La conception de Cox envers les drogues à son arrivée au Myanmar domine sa conception du voyage[3]. Cox commence son livre avec un prologue, une vignette de la récolte d’opium en Asie, laquelle établit son ton prédominant non seulement pour aborder la drogue, mais aussi pour encadrer sa compréhension du voyage :

« Les montagnardes se déplacent lentement à travers les champs en pente. Des bulbes de la grosseur d’un oeuf d’oiseau se balancent au bout de leurs tiges, aussi fines que des veines, montent jusqu’à la poitrine, dansent sous la douce brise, pareils aux tentacules d’une anémone de mer venimeuse. Dans la lumière éclatante de cette fin de matinée, les femmes travaillent avec minutie, conscientes de la valeur de leur récolte. La terre, où bruissent les pétales de la couleur du rubis et de l’améthyste qui couvrent la montagne, est douce et chaude sous leurs pieds » (Cox, p. 1).

En premier lieu, Cox ne précise nulle part dans son prologue l’endroit précis où se produit cette scène d’ouverture. « L’asianité » générique de ce moment situe la production de l’opium – et, par ricochet, l’héroïne qui afflue aux États-Unis, ce qui fait également partie du propos de Cox – dans un paysage orientaliste plutôt familier. En ayant recours à des formulations éculées « d’asianité » et en retirant de la récolte décrite toute référence historique ou géographique précise, Cox peut faire ressortir l’exotisme de ce mode de production de drogue tout en le présentant sous un jour familier. Une telle maîtrise implicite de l’altérité orientale a longtemps été une caractéristique de l’écriture occidentale sur la drogue, et cela se répercutera également sur les représentations de la mobilité de Cox.

En deuxième lieu, les producteurs de drogue de ce prologue sont en fait des productrices ; la prose de Cox les rend non seulement abstraites, mais elle fait écho à plusieurs repères traditionnels (parfois en opposition) de la féminité, ce qui leur permet d’alimenter sa représentation de la drogue comme étant toute autre et tout à fait connue à la fois. Cox associe d’abord ces femmes « primitives » aux étranges fleurs dont elles s’occupent en les décrivant en des termes singuliers, toutefois clairement féminins. Les bulbes sont comme de fragiles œufs d’oiseaux, alors que la terre « douce et chaude » sous les pieds des femmes évoque le dévouement attribué aux femmes, ainsi que l’affinité qu’on leur prête à l’égard du monde naturel. Pourtant, les femmes manient des « couteaux aussi aiguisés que les serres d’un aigle » alors qu’elles se fraient leur chemin à travers les champs (p. 1). Ces femmes aux allures animales examinent les tiges « aussi fines que des veines », ce qui confirme que cette drogue – produite par des femmes dangereusement corporelles – est vouée à mettre en péril les veines délicates d’Occidentaux. Elles font des incisions dans les bulbes des pavots, ce qui fait couler des « larmes » (p. 1) de sève d’opium. Cette sève émotive séchera pendant la nuit ; le jour suivant, les femmes la gratteront et « déposeront leur trésor dans des boîtes de métal qui pendent à leur cou comme des amulettes » (p. 1). En en faisant des « amulettes », les contenants d’opium situent ces femmes dans le domaine irrationnel des superstitions orientales. Cependant, le processus suppose que le fait de recueillir de la sève d’opium pour la raffiner et la vendre à l’Occident sous forme d’héroïne transforme cette insondable substance en « trésor ». Ainsi, dans l’ouvrage de Cox, cette drogue asiatique est également le butin de l’impérialisme occidental. Les adjectifs qui servent à décrire les pétales des fleurs de pavot révèlent une part du trésor impérial : « la couleur du rubis et de l’améthyste. » Cox compare la drogue à des pierres précieuses, particulièrement aux rubis qui, comme il le précise, sont fréquemment passés en contrebande hors de la Birmanie. Cela suppose qu’une partie du processus de « compréhension » de ces étranges et menaçantes substances intoxicantes tient à les assimiler au butin impérialiste, à transformer les « amulettes » en trésor précieux.

Cette caractérisation repose sur l’ambivalence de la drogue. Elle permet d’abord aux femmes s’adonnant à la récolte d’agir à la fois de façon perfide et attentionnée, dangereuse et tout à fait prévisible, impénétrable et pourtant accessible au bout du compte. Par ricochet, la drogue qu’elles produisent est irrationnelle et mystérieuse, tout en étant totalement flexible à l’égard des systèmes de contrôle occidentaux. En concevant la drogue de cette façon, il est possible de la retirer de son contexte oriental et de la soumettre aux impératifs rationnels et capitalistes des marchés occidentaux. Après tout, la « domestication » de la drogue s’effectue à la condition de voir la mobilité (des personnes, des substances, du précieux butin) de façon particulière.

Ce processus qui consiste à soumettre des substances intoxicantes à certaines configurations du voyage débute avec celles que le voyageur apporte avec lui en provenance de l’Occident. Contrairement au mystérieux et dangereux opium, ces substances deviennent familières – et même nécessaires pour le voyage – en partie par le biais de la conception du voyage qui leur est attribuée dans ce livre. Contrairement à l’opium (trouvé sur son propre territoire et partie intégrante du paysage oriental, ce qui en fait un des dangers auxquels l’auteur doit se mesurer), des drogues occidentales sont apportées en voyage, importées et ainsi ajoutées au paysage oriental. Dès la première page après le prologue, Cox établit le pouvoir que possèdent les drogues occidentales lorsqu’il se demande comment venir à bout de ses symptômes occasionnés par le décalage horaire : « Le quart d’une pilule de Xanax devrait faire l’affaire. La moitié d’une pilule avait été efficace pendant huit heures, filets de bave inclus, entre Detroit et Tokyo » (p. 3). Ici, le fait qu’il ait recours à un médicament occidental pour traiter l’anxiété qui, comme l’opium, possède de fortes propriétés sédatives établit un cadre qui lui servira à « maîtriser » la drogue en permettant qu’elle soit consommée de façon magistrale, en tant que moyen pour amadouer les forces du voyage liguées contre lui sous forme de décalage horaire. Ainsi, le Xanax permet à Cox de représenter simultanément une consommation de drogue et un voyage tous les deux sous contrôle, une mobilité qui lui donne les moyens de cimenter le type de voyage qu’il entreprend sous le signe de la tradition et de l’affirmation de soi. Il est particulièrement important de renforcer cette notion en présence « des montagnes rudes et anarchiques de l’État de Shan, une des régions les plus méconnues au cœur d’une des nations les plus xénophobes du globe » (p. 4). La xénophobie que Cox s’attend à trouver sur son chemin (et à contrer) nécessite – dans ce qui est probablement un écho non intentionnel produit par les « x » dans Xanax et xénophobie – le pouvoir de réifier des produits pharmaceutiques de l’Occident. L’idée que certains types de consommation de drogue (la consommation occidentale, approuvé par les géants pharmaceutiques, ou autrement contre-« asiatique ») favorisent la neutralisation de certains voyages est important pour Cox, parce qu’il conçoit cette partie du monde comme dangereusement féminine : dangereuse pour la notion occidentale du sujet unitaire, et dangereuse d’un point de vue politique et économique pour l’impérialisme occidental.

La préoccupation du texte à l’égard de la domestication de l’Orient et de la consolidation des notions conventionnelles de l’Occident se révèle au moment où Cox atterrit à Bangkok :

« Tout m’est revenu, les arômes de l’Asie qui s’emballent, l’odeur des alluvions de Bangkok, la puanteur à marée basse d’une ville lumineuse bâtie sur les battures de vase et les rizières – une surcharge olfactive dès que nous avons quitté le confort tranquille, filtré, climatisé de la Northwest Airlines et avons descendu en titubant, encore sous l’effet du Xanax, les marches menant à l’aire de trafic huileuse de l’aéroport international Don Muang » (p. 71).

Hormis les clichés sur l’Asie qui ponctuent ce passage (le mot « s’emballer »[4], la sensualité, l’instabilité), Cox prend soin de présenter Bangkok en tant que jumeau affreux des États-Unis, comme une « ville lumineuse » bâtie non pas sur une colline[5], mais dans la boue, non comme un phare, mais comme une fosse malodorante. Une fois de plus, ce contraste ajoute de l’importance aux « convenances » issues de la culture propre à l’auteur – son bon usage des substances chimiques, ses moyens de transport convenables, son respect de bon aloi pour le voyageur.

On trouve dans le livre une abondance de situations où Cox et ses deux compagnons de voyage font « bon usage » des drogues occidentales, dont l’Absolut vodka et divers produits pharmaceutiques, mais leurs expériences avec l’opium s’avèrent des plus déstabilisantes. S’approchant de sa destination dans l’État de Shan, Cox arrive à Mae Ark, « un village Pa-O au cœur de l’empire mondial de l’héroïne » (p. 236). Un cultivateur d’opium lui offre une petite quantité d’opium à l’état brut. Après les difficultés du voyage qu’il vient d’endurer, Cox la prend, s’en frotte les gencives, et fait descendre le tout avec du thé. « Il ne s’est rien passé », écrit-il. « Aucun soubresaut exquis. Aucune vague d’euphorie à l’horizon. Seulement un goût amer, un goût de racine » (p. 242). Ses attentes, conditionnées à la fois par ses connaissances de la biopharmacologie de l’héroïne raffinée (ce qui n’est pas ce qu’il ingère ici) et par l’hystérie culturelle entourant l’opium en Occident, l’amènent à conclure erronément qu’il ne se passe rien. Il passe complètement à côté d’une réaction qui ne cadre pas avec la croyance populaire occidentale quant à ce que devrait être la réaction ; l’opium disparaît dans une épistémologie occidentale qui ne convient pas à ce scénario. Cependant, tandis que le chapitre qui contient cet épisode est sur le point de se conclure, il se produit un changement perceptible dans le style utilisé par l’auteur. Sa prose prend tout à coup un ton languissant, rêveur, gnomique où les verbes s’évanouissent et les fragments de phrase et la métonymie prédominent :

« Un miracle de l’opium. De la cire chaude, de la fumée âcre et du Tang en poudre partout. Quelques vodkas-jus d’orange, un petit coup d’alcool de Sengjoe dans le petit salon de l’hôtel privé, puis les mauvaises nouvelles. La rivière Salween est trop loin, trop près des zones de combat. Trop de danger… Combien de temps souhaitions-nous rester ? Il y avait encore beaucoup de choses à voir. Fabrique de textiles. Fabrique de champignons. Fabrique de bijoux. Fabrique de soldats. Nous pourrions rester jusqu’à dimanche, ou jusqu’à ce que l’Absolut et le Tang et l’argent aient disparu » (p. 244).

Ce changement de style transcrit la séparation discordante entre les attentes occidentales et l’intoxication produite par l’opium. Contrairement à ses escapades imbibées d’alcool, qui sont racontées après coup et sur une note d’humour homogène (et homogénéisée), cette expérience avec l’opium ressort du lot par son effet de rupture. Dans cette scène, l’opium émerge clairement comme une force redoutable. Cependant, cette séparation a eu très peu d’effets sur Cox. Même au milieu de son intoxication à l’opium, il songe à la vodka, sa drogue occidentale, et au chapitre suivant (qui s’amorce avec une blague à propos de la diarrhée des voyageurs), il reprend son style habituel, intact.

On en vient à penser que la vodka de même que d’autres drogues occidentales constituent les antalgiques primaires pour Cox afin de contrer les effets perturbateurs de l’intoxication asiatique. Il évoque toujours sa propre consommation de vodka en des termes héroïques ou allègres, définissant par exemple la vodka comme étant « le prophylactique parfait contre le scorbut, la dysenterie et la sobriété » (p. 66). Il ne cesse de faire des blagues à propos de sa consommation qui va en s’accroissant. Il taquine la femme de son traducteur, « furieuse et silencieuse » (p. 245) alors que, soir après soir, elle doit supporter ses états d’ivrogne. Une telle approche a l’effet de désamorcer sa consommation de drogue et de la rendre inoffensive ou drôle par rapport à la « vraie » consommation de drogue pratiquée par les consommateurs d’opium. De la même façon, sa consommation de produits pharmaceutiques de l’Occident est présentée comme héroïque ou drôle. Il devient d’humeur poétique lorsqu’il s’agit de l’importance du médicament antidiarrhéique Immodium et de l’antibiotique Cipro (« la ciprofloxacine ne faisait pas de prisonniers bactériens » [p. 204], affirme-t-il dans un langage militaire typiquement allègre). Il se plaint, à la blague, du fait « d’arriver en Birmanie cruellement sous-médicamenté » (p. 104) avant de dévoiler une véritable pharmacie dans son sac à dos : « quelques Motrin, deux ou trois Tylenol, plusieurs Immodium, un tube de Neosporin, … une bouteille de multivitamines » (p. 104) et, bien sûr, « l’Absolut, que nous avons en abondance, [et qui] devra nous servir de panacée » (p. 105). Le fait de concevoir les drogues de l’Occident de cette façon signifie en fait qu’elles ne sont plus du tout considérées comme étant des drogues. Leur pouvoir devient garant de l’identité des voyageurs ; leur côté « empoisonné », conforme au fonctionnement ambivalent du pharmakon (poison et traitement), se transforme en propriété thérapeutique et, par rapport à l’intoxication « étrangère » représentée par l’opium, en qualité prophylactique. Bien entendu, un tel revirement préserve le personnage du voyageur construit par Cox malgré les rencontres déstabilisantes avec l’altérité culturelle.

Le fait d’imaginer les drogues de façon à ce que les aspects menaçants ou perturbateurs de la mobilité s’en trouvent domestiqués et plus compréhensibles est la composante au cœur de mon argument portant sur le lien entre la drogue et le voyage. La nature de ce lien est telle que dans Chasing the Dragon le voyage, soit les représentations de la mobilité, du paysage, des rencontres culturelles, facilite la compréhension de la production et de la consommation de l’opium asiatique. Dans la façon mutuelle d’articuler la drogue et le voyage, une thématique (dans le cas présent, le voyage) devient l’outil servant à domestiquer et à désamorcer l’autre thématique. Les représentations que Cox fait de la drogue laissent entrevoir ce processus de domestication – dans son recours à des clichés sur la race et le genre dans le prologue, par exemple, ou dans sa description des drogues de l’Occident –, mais c’est dans ses représentations du voyage que le processus réalise pleinement son idéologie.

Au départ, Cox admet posséder une approche néocoloniale envers le voyage. Il a passé son enfance à lire de vieux magazines National Geographic, s’imprégnant de ce qui a été pour lui « quatre décennies de safaris africains, de jeunes Amazones aux seins nus et d’annonces de Spam » (p. 7). Il se décrit comme « un garçon qui a goûté aux récits d’aventures de Rudyard Kipling et d’Arthur Ransome » et de fait, il admet que même à « l’aube de la quarantaine, The Jungle Book et Missee Lee lui servent toujours de guide Baedeker de l’Orient » (p. 7). Le regard colonial projeté dans ces textes formateurs devient le cadre épistémologique à l’intérieur duquel l’Asie prendra tout son sens pour Cox. Cox dévoile l’hypothèse de la maîtrise de la situation dans son cadre lors de son analyse des écrits de Sir James Gordon Scott, un administrateur de colonie pendant la domination britannique en Birmanie vers la fin du 19e siècle. Cox prétend que Scott était « doté d’un souci du détail et d’un esprit libre de toute condescendance coloniale » et qu’ainsi, en 1882, il a produit The Burman: His Life and Notions, « ouvrage définitif de l’Occident sur les us et coutumes locaux » (p. 10). Même en supposant que Cox ait effectué une analyse valide de la courtoisie de Scott, le fait qu’il ait recours à l’adjectif définitif trahit sa croyance envers le pouvoir rationaliste de l’Occident qui consiste à définir : définir d’autres peuples, définir d’autres pratiques, et les domestiquer sous des dehors occidentaux « définitifs ».

Une stratégie répandue dans les récits de voyage accompagne cette approche néocoloniale, mais elle est déployée dans le présent contexte pour représenter le voyage comme outil servant à « comprendre » les drogues étrangères de l’Asie. Cette stratégie emploie une rhétorique anti-touristes. Une telle rhétorique, liée à la préoccupation constante des voyageurs de confirmer l’authenticité de leurs voyages, se présente sous la forme d’un travail visant à distinguer le « vrai voyageur » du « simple touriste ». Selon cette logique, le « vrai voyageur » va à la rencontre de l’altérité véritable, alors que, grâce aux modes de transport de masse et à une industrie touristique en plein essor qui s’emploie à rendre commode l’expérience du voyage, le touriste se contente de la sécurité que lui fournit l’altérité ou qui lui donne une version aseptisée de l’altérité, ce que Paul Fussell appelle « la sécurité du cliché à l’état pur » (Fussell, 1980). Le style de Fussell, qui consiste à dénoncer les touristes et à évoquer avec nostalgie un sentiment d’exile moderne, demeure à la mode chez les « touristes » comme chez les « voyageurs » en dépit du fait qu’il ait été contesté pour ses suppositions fondées sur les classes (par Caren Kaplan [1996], notamment) et pour celles qui concernent la nature de l’authenticité (par Dean MacCannell [1976], par exemple, qui défend le fait que c’est impossible de séparer l’authenticité de l’inauthenticité dans la modernité étant donné que les deux catégories sont tout aussi médiatisées).

Cox, comme bon nombre de voyageurs, emploie cette stratégie dans Chasing the Dragon. Ainsi, à son arrivée à Bangkok, marquée par la visite d’un marché en pleine émeute, il sent le besoin de se distinguer des « autres voyageurs » : « Au bazar nocturne, nous avons continué de marcher à travers la foule grouillante des chasseurs d’aubaine, des bandes de touristes affolés, et d’arrogants randonneurs » (p. 79). De telles désignations permettent au voyageur d’asseoir sa propre identité en tant que voyageur « authentique » et « éclairé », tout en niant le touriste peu sophistiqué ainsi que le randonneur privilégié. En route vers le nord, Cox se plaint d’autres exemples d’invasion de touristes :

« Au cours de la dernière décennie, on a vu les vrilles de la culture populaire occidentale pénétrer le ciment esthétique de Chiang Mai. Les murs de la vieille cité se sont désagrégés rapidement. Secret bien gardé du randonneur à une certaine époque, la région a été découverte par une bande de touristes. Inévitablement, ces touristes ont transporté avec eux les spores du “progrès” qu’ils voulaient fuir. Les maisons de villégiature ont envahi les collines. De nouveaux hôtels, petits et grands, se sont dressés le long des berges du Ping » (p. 92).

Cette plainte familière de la part du voyageur, avec ses métaphores sur la maladie et sur le déclin et la monstruosité, excuse inévitablement le voyageur lui-même de toute complicité à l’égard du processus qu’il décrit. Dans le cas de Cox, la plainte vise en partie à jeter le blâme sur les « programmes de développement et les randonneurs occidentaux qui ont fourni des bahts à plusieurs villages pauvres, et l’argent a attiré les narcotrafiquants » (p. 94-95). Cette invasion monétaire semble être l’un des éléments qui grugent le « ciment esthétique » de ces régions ; pourtant, une mentalité anti-drogue (asiatique) bien enracinée semble préférer le pittoresque des villageois thaïlandais frappés par la pauvreté aux « narcotrafiquants de drogue ». Bien entendu, Cox ne voit pas comme faisant partie de cette entrée d’argent dommageable son propre penchant à jeter à la ronde des billets de 500 bahts pour lui permettre de faire son travail de journaliste. Cox est en Thaïlande pour faire un reportage, lequel lui rapportera éventuellement des gains financiers ; pourtant, sa rhétorique anti-touristes le protège de la dissension qui aurait pour résultat de se voir lui-même complice de la « détérioration » qu’il observe. Il se moque des touristes, alors que son propre bagage journalistique ainsi que le soutien financier de son journal lui accordent un accès privilégié. Un tel privilège rapproche Cox des touristes prospères de la classe moyenne dont il se moque.

Mis à part le rôle que joue la rhétorique anti-touristes qui aide Cox à ignorer sa propre complicité dans le commerce touristique qu’il dénonce, cette rhétorique fait partie de l’élaboration de l’identité impériale de Cox. Une telle subjectivité unitaire, avec son monopole sur les expériences de voyage « authentiques », aide à faire contrepoids à l’impénétrabilité de l’opium d’Asie. La rhétorique anti-touristes permet aux représentations du voyage soulevées par Cox de moduler et appuyer ses représentations d’un indetité en danger d’une intoxication incontrôlable. Les « narcotrafiquants » qui ont « ruiné » le nord de la Thaïlande sont des boucs émissaires utiles à la domestication de l’Asie selon Cox, ainsi que dans sa « compréhension » de l’opium et de la place qu’occupe le voyageur occidental dans ce paysage.

Par exemple, Cox parvient à combiner la drogue et le voyage pour « comprendre » une cérémonie d’ingestion d’opium au cours de laquelle un toxicomane de Shan prépare et fume une boule d’opium à l’aide d’une pipe. Cox décrit la cérémonie avec admiration, en attirant l’attention sur « la grâce rapide et méticuleuse d’un initié » (p. 294) avec laquelle le toxicomane s’exécute, sur l’expérience sensuelle et puissante dont il est témoin, et sur le plaisir que le toxicomane semble en retirer. Notamment, la cérémonie ne prend pas fin. Après une pause, le toxicomane « place délicatement une autre pipe garnie près du brûleur à l’huile, puis pose ses lèvres en perdition » (p. 295), en invoquant la répétition incessante de la toxicomanie, et Cox s’en va, tout simplement. Il s’excuse de cette répétition inquiétante de l’exotisme en affirmant son identité de voyageur : « Je devais encore braver des milles de routes en mauvais état, ainsi qu’une marche à travers la frontière, et j’aurais besoin de toutes mes facultés » (p. 295). Ce commentaire assoit son identité en tant que « vrai » voyageur (non pas un halluciné qui plane bien haut) qui a besoin de ses « facultés » occidentales pour terminer son voyage. Cela dénote moins un intérêt pour « l’intégration » de la forme troublante d’intoxication dont il a été témoin (puisque ce faisant, cela mettrait en péril les notions confortables de la subjectivité occidentale) qu’un intérêt envers le projet néocolonial de « l’exporter » hors de la Birmanie sous forme d’articles de journaux et plus tard, d’un livre.

Le résultat de cette stratégie est un paysage « exotique », « étranger » et ainsi « authentique », qui pourtant s’agence bien à une épistémologie prédéterminée. Chasing the Dragon regorge de phrases qui donnent de l’importance à ce chiasme. À un moment donné, Cox et ses compagnons arrivent dans le village isolé de Ho Mong, qui « est apparu comme monde datant de plusieurs siècles avant Bangkok. Nous nous sommes réveillés dans une toile de Dalí » (p. 172). Le langage utilisé dans ces pages se base sur une évocation du primitif pour jeter un éclairage exotique sur Ho Mong ; la boucle est bouclée avec une invocation du surréalisme. Cependant, le fait que Cox ait choisi un personnage de l’art européen du 20e aussi connu, pratiquement cliché, aide à situer Ho Mong – avec son contexte historique et géographique complètement différent – dans un cadre qui serait intimement familier au lectorat anglophone de Cox. Certains exemples de cette stratégie, comme : « Le paysage apparaissait étranger tout en étant vaguement familier, comme l’arrière-plan des canyons de Californie dans un épisode de Star Trek » (p. 167), attirent l’attention en s’appuyant sur la culture populaire diffusée dans les médias (encore plus éloignée de l’authenticité que le texte cherche à mettre en avant-plan) afin de poser ce geste de (dé)familiarisation.

La nature (dé)familiarisante de ce geste devient évidente au bout du voyage de Cox. Il écrit : « Nous sommes revenus de la Birmanie, de la lune, de la tanière du dragon. J’avais mon article… J’ai dormi profondément cette nuit-là, sans le fardeau des rêves » (p. 306). En réponse à un avertissement servi à Cox avant qu’il ne parte en voyage, voulant qu’« un plus grand nombre d’Américains soient allés sur la lune qu’à l’endroit où tu vas » (p. 6), la première phrase de cette citation témoigne de l’étrangeté de son voyage. Cependant, la suite des commentaires de Cox se raccroche aux éléments familiers du voyage. Il avait touché au but quintessenciel du journaliste et en fin de compte, son esprit ne s’était pas encombré de ce qu’il avait vu. Les complexités de l’opium et de l’ « asianité » auxquelles il a été exposé ont été simplifiées, la domestication s’est installée et les stratégies descriptives employées dans le texte ont rendu les drogues « compréhensibles ». Ce processus de domestication est une stratégie rhétorique que nous voyons souvent dans les récits de voyage, et la représentation de drogues que Cox fournit joue un rôle déterminant dans l’exécution de ce processus. La présente synthèse des drogues et du voyage est essentielle pour comprendre l’orientalisation des pays comme la Birmanie, même quand l’orientalisation survient à l’époque contemporaine. La présentation de ces pays en termes de ce qui est « familier » grâce à l’utilisation du discours de la drogue permet un regard colonial troublant et pourtant beaucoup trop commun.

Les drogues, le voyage et la déstabilisation de l’identité

Bien entendu, les lignes d’influence entre les drogues et le voyage ne sont pas unidirectionnelles, pas plus qu’elles ne ramènent toujours à l’idéologie manifeste dans l’ouvrage de Cox. Parfois, les attitudes d’un auteur à l’égard du voyage déterminent les représentations qu’il se fait de la drogue, et souvent, les lignes d’influence tendent vers la complexité et la déstabilisation plutôt que vers la familiarisation. Pour illustrer ces différences, je me tourne à présent vers Eating the Flowers of Paradise: A Journey Through the Drug Fields of Ethiopia and Yémen de Kevin Rushby. Rushby allie l’écriture sur les voyages et la méditation sur le khat, une plante légèrement stimulante indigène de la région où il voyage. Dans cette section, je défends le point de vue que non seulement ses représentations du voyage aident à définir ses représentations de la drogue (l’inverse du processus mis en œuvre dans le livre de Cox), mais aussi que ses idées sur la connexion drogue-voyage tendent vers l’ouverture plutôt que l’endiguement, vers la flexibilité conceptuelle plutôt qu’une stase.

Il est évident que l’attitude de Rushby et celle de Cox sont différentes vis-à-vis le voyage quand nous regardons les cartes contenues dans la préface de leurs livres, un élément souvent de rigueur dans les récits de voyage. Les cartes de Cox et de Rushby sont semblables en ce qu’elles contiennent deux itérations, selon deux échelles différentes, des zones explorées par les auteurs : une carte à grande échelle de la région globale et une carte à plus petite échelle, plus détaillée de la zone précise. Là où Chasing the Dragon présente deux cartes de même dimension sur des pages opposées, le livre de Rushby reproduit la carte plus détaillée pour en faire une grande carte étalée sur deux pages et il en place une autre en médaillon. Cette différence établit dans le livre de Rushby l’importance des particularités locales de l’Éthiopie, de Djibouti et du Yémen par rapport aux généralités de l’Afrique du Nord et de l’Arabie. Par contre, les cartes du livre de Cox assimilent particularité et généralité. La carte de Rushby comprend également une ligne pointillée indiquant le trajet suivi par l’auteur, un élément répandu dans les cartes des journaux de voyage, mais qui brille par son absence dans celle de Cox. Le fait d’indiquer le trajet parcouru par l’auteur fait sentir davantage la présence indélébile du voyageur dans le paysage ; Rushby fait partie du paysage, alors que Cox préfère flotter au-dessus du décor dans une position d’omniscience apparente. Cette position le retire de la zone visitée et l’aide à objectiver cette zone pour une meilleure « compréhension ». Finalement, des touches fantaisistes ont été ajoutées aux cartes de Rushby : un boutre stylisé naviguant sur le golfe d’Aden, un monolithe au Yémen et une autruche géante à califourchon sur l’Éthiopie. Ces dessins dénotent une approche plus souple à l’égard du voyage que celle de Cox, plus ouverte quant à l’étrangeté et à la désorientation potentielle devant l’altérité. Ces objets textuels nous rappellent que l’espace à travers lequel Rushby voyage est plus semblable à ce que Michel Foucault (1984) appelle « l’hétérotopie » – un espace de multiplicité et de la simultanéité, un espace de la recombinaison et la révolution – que ce que l’on retrouve dans le livre de Cox.

Cette approche à l’égard du voyage se manifeste également sur la page des remerciements de Rushby, où il remercie les citoyens des pays qui l’ont accueilli, de même que dans ses chapitres d’ouverture, où il chante les louanges de la malléabilité de l’identité créée et alimentée par le voyage (p. 15), et sert une mise en garde contre le recours au nationalisme comme indicateur prévisionnel fiable de l’expérience du voyage (p. 25). De sa conceptualisation plus habile du voyage résulte un ouvrage rempli de moments littéraires où le rythme du voyage amène une pensée métonymique : alors qu’il médite à bord d’un train sur la présence de mennonites américains dans la région, Rushby écrit : « mon esprit s’évade au rythme du passage des traverses : mennonites – mnemonites – science de la mémoire – église de la mémoire – mennonites – mnemonites » (p. 37)[6]. Une telle souplesse indique que Rushby est en mesure de voir les paysages de façon kaléidoscopique : « Je croyais que le flanc des collines était stérile, mais des herbes et des plantes médicinales se cachaient derrière les roches » (p. 251). Cette souplesse a aussi un grand potentiel d’inversions, à en juger par une scène où il grimpe au haut d’une colline et remarque que les étoiles ont pris la place du paysage qui s’étend plus bas : « Lorsque nous avons atteint le plateau, la nuit était tombée et je ne pouvais voir que des points lumineux partout, comme des constellations » (p. 202). Plutôt que de recourir à la domestication, Rushby souligne la désorientation comme partie intégrante du voyage. Il donne à ses paysages un caractère fluide et déroutant, comme lorsqu’il est sur un bateau dans le golfe d’Aden :

« De même, les montagnes, qui semblaient nous frôler de si près, se sont à présent mystérieusement retirées avec la formation d’une tempête de poussière ; peu après, on ne voyait ni port, ni terre. Sans point de référence, sans même un autre bateau avec lequel nous positionner, il nous semblait rester sur place, le moteur toujours en état de marche mais en vain » (152).

Pour un voyageur plus préoccupé par « l’authenticité » et par l’affirmation d’une présence forte et envahissante, le paradoxe de l’immobilité-dans-la-mobilité, exprimé ici par Rushby, serait profondément déconcertant. Cependant, Rushby manifeste peu de signes d’inconfort. Son épistémologie du voyage laisse passer la fluidité, les impondérables, le paradoxe.

Une telle habileté sert de lentille à travers laquelle les représentations de la drogue créée par Rushby se résolvent. Rushby possède une expérience personnelle beaucoup plus grande du khat que celle de Cox avec l’opium, et il ne se donne pas la peine de cacher les plaisirs compliqués que lui procure sa consommation. Par opposition à « l’asianité » imperturbable de l’opium, « le khat n’est rien sinon adaptable » (p. 5). Rushby souligne les démêlés représentationnels et légaux de la plante: « Elle est légale en Grande-Bretagne, bannie aux États-Unis, célébrée au Yémen, vilipendée en Arabie saoudite » (p. 6). Cette plante « remet en question les frontières. Elle est légale et illégale, sécuritaire et dangereuse, elle crée une accoutumance et n’en crée pas, elle vous fait danser toute la nuit, elle vous écrase et vous rend hagard, elle vous porte à halluciner ou elle n’a aucun effet – cela dépend de l’endroit où vous êtes et de la personne à qui vous parlez » (p. 7). Gardant toujours à l’esprit la nature situationnelle de la consommation du khat, l’importance de son contexte social, et son lien conceptuel au voyage, Rushby considère complexes et volatiles « cette plante contradictoire » (p. 28) en particulier, de même que les drogues en général :

« Le khat est à cheval sur la clôture de nos préjugés, tout en étant de chaque côté ; il met en doute notre conception de la drogue, de la dépendance, de ce à quoi devrait ressembler une société toxicomane. Il remet en question les limites que nous traçons et les fait paraître aussi ridicules que ces lignes toutes droites représentant les frontières coloniales sur les cartes de l’Afrique » (p. 7).

La description d’une séance de « mâchage » de khat à Harar avec un homme prénommé Abera rend bien la complexité de l’expérience :

« Alors que les éléments chimiques commençaient à s’infiltrer, le khat semblait décharger des courants d’adrénaline à l’état brut qui m’ont fait larmoyer. Au fur et à mesure que le temps s’écoulait, cet état s’est transformé en une douce sensation de confort. Trois heures plus tard, j’aurais juré connaître Abera depuis des années. La lumière du jour s’estompait et il a allumé une lampe à l’huile. Je suis tombé dans un silence enveloppant qui s’est lentement muté en un vague sentiment de mélancolie. Après ce changement, la chambre qui avait été une retraite était devenue étouffante.

“Allons marcher”, dit Abera » (p. 50).

Au début de la citation, les tropes relatifs aux éléments chimiques se transposent du côté corporel, du côté de la perception du corps en tant que réactions physiques et chimiques, du côté de la subjectivité incarnée. De plus, la drogue étire le temps et semble accorder à Rushby une certaine familiarité à l’égard de son compagnon. Cependant, tandis qu’un changement d’humeur s’opère, la drogue pousse au voyage, comme l’indiquent le sentiment d’oppression éprouvé par Rushby et le besoin impérieux de mobilité d’Abera ; ainsi, le modèle représentationnel utilisé dans cet ouvrage a bouclé la boucle. Le caractère labile du voyage, une conceptualisation qui a servi de point de départ au voyage de Rushby, aboutit à une expérience avec le khat pouvant elle-même se traduire en une envie irrésistible de voyager. L’immobilité-dans-la-mobilité que l’on retrouve dans la description de son excursion sur le golfe d’Aden se fait l’écho des accents toxicomanogènes de cette scène ; la mobilité forcée, mise en relief ici par une expérience de consommation de drogue où un individu semble perdre ses moyens, fait également partie de l’expérience du voyage. Rushby l’accepte, l’intègre à ses expériences, et la relaie à sa compréhension du voyage[7].

L’écriture qui allie le voyage et la drogue change fréquemment le sens de ce processus pour lui donner celui de la spatialisation de l’intoxication, de l’interprétation d’états de conscience altérés comme espaces physiques. On observe ce détournement un peu partout dans la littérature portant sur la drogue – par exemple, dans la fameuse description que fait Aldous Huxley d’une intoxication psychédélique comme d’un passage à travers « des portes de perception ». Rushby emploie ce trope à l’occasion dans Eating the Flowers of Paradise, souvent dans le but d’étendre son point d’observation épistémologique. En discutant de la tradition de mâcher du khat avec des amis dans les chambres situées à l’étage le plus élevé des maisons, Rushby remarque que « le plaisir d’une séance de khat n’avait pas vraiment grand-chose à voir avec le khat, mais avait plutôt rapport à la camaraderie des séances dans des chambres ressemblant à des caves flottant au-dessus de la cité ancienne » (p. 13). Au contraire de Cox qui décrit les expériences solitaires des consommateurs d’opium, Rushby met l’accent sur l’interconnectivité de l’amitié dans sa spatialisation de l’expérience avec le khat. Il souligne l’importance de la spécificité locale, de faire l’expérience du khat dans « la cité ancienne », mais plus frappant encore, il situe l’intoxication par le khat au-dessus de cette cité. On peut imaginer qu’ainsi perché, Rushby a une vue de la cité grandement étendue et altérée, de sorte que cela lui permet de faire ce que le voyage est « censé faire » : établir des liens qu’il n’aurait peut-être pas pu établir auparavant, et observer des modèles autrement invisibles à partir des perspectives habituelles.

L’approche flexible, autopoïétique du voyage démontrée dans l’ouvrage de Rushby, nous mène donc à une conception tout aussi labile du khat. En contemplant les différences entre le voyage officiellement reconnu et celui considéré plus dangereux, une version des comparaisons perpétuelles entre les « vrais » voyageurs et les « simples » touristes, Rushby écrit : « Je voulais avoir un pied dans chaque camp, afin de nier l’existence de frontières, comme les feuilles de khat que je tenais et qui dansaient entre la légalité et l’illégalité d’un côté comme de l’autre de la mer Rouge » (p. 150). Non seulement admet-il la possibilité que les voyageurs soient toujours à la fois de « vrais » voyageurs et de « simples » touristes, ce qui serait probablement déplacé dans l’ouvrage de Cox, mais Rushby exprime aussi une volonté à l’égard d’une telle transgression des frontières. De plus, cette conception inclusive de la mobilité fait surgir immédiatement une comparaison (« comme les feuilles de khat que je tenais ») qui aide à concevoir le khat comme étant tout aussi transgressif. Ainsi, la propre nature insaisissable du khat devient, en partie, fonction de l’endroit où ses consommateurs sont situés physiquement : « De l’autre côté de la frontière… le statut légal est différent, mais cela signifie-t-il que les effets physiques et mentaux sont différents, eux aussi ? En Grande-Bretagne, le khat donne le goût aux jeunes de danser toute la nuit ; en Arabie saoudite, il en fait des criminels et des toxicomanes ; au Yémen, il les rassemble et solidifie les liens » (276). L’identité même – celle du voyageur ou celle de la drogue – devient malléable.

La conception du voyage et de la drogue articulée dans Eating the Flowers of Paradise permet aux lecteurs d’imaginer les substances intoxicantes de manière sophistiquée. Cette conception révèle l’ambivalence totale des drogues et du voyage et refuse de les arrêter sur la base des suppositions occidentales à l’égard de leur statut biopharmacologique, politique ou moral. Ainsi, Rushby est ouvert à la possibilité que le khat donne accès à des vérités et à des connaissances autrement inaccessibles (une opinion assez répandue sur les substances intoxicantes) tout en demeurant sceptique, étant donné sa conscience éveillée à l’égard de l’incarnation et devant de telles possibilités gnostiques. Comme Cox, il demeure conscient de la puissance édifiante des cauchemars causés ou inspirés par la drogue. Toutefois, on retrouve également dans le texte des cas percutants où le rêve et la réalité se confondent pour former une nouvelle perspective épistémologique, « ce mélange d’irréalité comme issue d’un rêve et d’acuité de la pensée qui accorde une expérience mystique instantanée » (p. 167). Il glorifie la drogue pour sa capacité à remodeler l’identité (un exemple frappant suit lorsqu’il cite William S. Burroughs sur la possibilité qu’un toxicomane se transforme en plante [p. 117]), mais demeure conscient de la matérialité inhérente à de tels remodelages, de leur dépendance envers les « courants d’adrénaline » ou envers leur situation par rapport aux frontières géopolitiques. En faisant la synthèse du voyage et des drogues, le livre de Rushby propose un correctif important du regard néocolonial et des gestes orientalisants qui se trouvent dans le livre de Cox. Cette synthèse permet à ma discussion de tenir compte de toute la complexité de la complémentarité entre la représentation du voyage et la représentation des drogues. Une telle complémentarité déploie certaines hypothèses spécifiques en ce qui concerne les drogues, par exemple, elles permettraient d’accéder à l’illogisme révolutionnaire et lorsqu’elles sont consommées en excès, elles auraient un pouvoir transformateur. Ces hypothèses révèlent ainsi l’ouverture et la multiplicité potentielles de l’espace et du voyage.

Conclusion

Le journal de voyage portant sur la drogue imagine – d’une façon différente de la fiction, mais avec une portée tout aussi grande – le lien entre la drogue et le voyage et, en cours de processus, de quelle façon nous devons imaginer chaque thématique dans son contexte. La drogue devient dangereuse ou instructive en fonction de sa relation avec le voyage, alors que le voyage devient un moyen de domestiquer la drogue ou d’en ouvrir le concept. Cependant, la puissance de chaque terme semble amplifiée par la synergie ou la synthèse produite par les deux termes agissant de concert, et les résultats sont – comme toujours – ambivalents. Parfois, le voyage et la drogue fonctionnent de manière conservatrice, ce qui vient confirmer les attitudes prédominantes régissant notre compréhension de la mobilité et de l’altération de la conscience ; parfois, ils fonctionnent de façon plus subversive. Dans les incarnations conservatrices et rassurantes, l’alliance du voyage et de la drogue permet aux voyageurs – comme dans le cas de Cox – de percevoir les paysages et l’altérité culturelle possiblement étrangers ou effrayants de manière à les rendre familiers et ainsi maîtrisables. Cette alliance utilise certaines hypothèses en ce qui concerne l’espace (que l’espace peut être enfermé ou défini de façon stable, par example) pour configurer les dimensions incompréhensibles ou difficiles de la conscience altérée. D’autres hypothèses en ce qui concerne les drogues (qu’elles peuvent être « domestiquées » ou « comprises ») ordonne l’espace à travers lequel le voyageur se déplace. Dans les incarnations plus subversives, la conjonction voyage-drogue peut illustrer de quelle façon les termes utilisés pour dénigrer la consommation de drogue – la notion d’autodestruction, par exemple – peuvent être transformés, comme dans l’ouvrage de Rushby, de manière à tempérer le moi individuel, à échapper à la tyrannie de la rationalité et de l’instrumentalisme, et à incorporer l’altérité qui se présente à travers les rencontres de voyage. Dans le livre de Rushby, cet alignement des drogues, du voyage et la subjectivité révèle comment la perception de l’espace dans l’Ouest peut s’ouvrir de façon intéressante et potentiellement révolutionnaire. Le fait d’être conscient de l’interaction de ces deux concepts est utile parce que l’intoxication est l’un des concepts de la société contemporaine les plus controversés, mal compris et évocateur, et toutefois, l’intoxication influence énormément nos traversées dans le monde et donc notre compréhension du monde.

En tant que métaphores, le voyage et la drogue ont de profonds effets sur les textes littéraires. Ils nous aident à cerner certaines complications au sein de ce mode littéraire dans lequel les protagonistes monadiques s’engagent. Alors qu’ils ont recours assez paradoxalement à l’autorévélation, ils mettent en même temps en évidence les fluiditiés et la mutabilité de l’identité. Ces métaphores aident à marquer le virage vers la postmodernité, un changement dans lequel le soi unitaire affronte la superficialité, la fragmentation, la juxtaposition, la consommation vorace et d’autres caractéristiques du postmodernisme et dans lequel le soi traite de ces caractéristiques parfois de façon conservatrice ou subversive. Ces métaphores peuvent bâtir l’actualisation de soi ou la rencontre avec l’autre et étrangement, elles agissent de façon particulièrement efficace en tant que métaphores l’un pour l’autre. Et la façon dont un texte rapproche ces deux thématiques varie toujours. Comme l’illustre l’ouvrage de Cox, le voyage est parfois représenté au moyen de tropes néocoloniaux, domestiquants ou alors contrôlants afin de rendre la drogue compréhensible et même familière, souvent à travers un processus de démonisation, ce qui permet un recours utile aux normes morales que « tout le monde comprend ». Par ailleurs, comme le suggère l’ouvrage de Rushby, l’ambivalence de la drogue est déployée pour fournir une vision du voyage dans laquelle l’identité est fluide et toujours ouverte à un renouvellement potentiel. Dans la synthèse de ces idées, nous pouvons voir que les possibilités divergentes offertes par Cox et Rushby s’étendent à d’autres textes qui dépeignent les déplacements à travers le monde. Ainsi, ces textes révèlent une riche matrice à travers laquelle on peut observer le monde. À une époque où la pluralité est plus visible que jamais, où le voyage gagne en popularité tout en étant soumis à des niveaux de plus en plus élevés de surveillance, où la drogue est à la fois une composante essentielle de l’économie mondiale et de la subjectivité humaine, l’interaction du voyage et de la drogue, dont je vous ai entretenu dans le présent document, offre une densité additionnelle à notre façon de concevoir ce monde, ainsi qu’une carte (temporaire, peut- être) de son territoire.

Bibliographie

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Thompson, H. S. (1971). Fear and Loathing in Las Vegas. New York : Popular.

Notes

[1] ^Les journaux de voyage laissent souvent entrevoir de brefs épisodes de consommation de drogues, mais ceux où la drogue tient un rôle aussi important que dans ces deux textes sont relativement rares. Des œuvres récentes semblables en anglais et en français incluent : In the Forests of the Night: Encounters in Peru with Terrorism, Drug-running and Military Oppression de John Simpson (1994) ; One River de Wade Davis (1996) ; The Green Labyrinth de Sylvia Fraser (2003) ; et Afghanistan : Vision d’un partisan de Stéphane Alix (2006). Cox et Rushby font l’objet de cette analyse en partie parce qu’il ne saurait y avoir de contraste plus frappant entre leurs façons de faire intervenir la drogue et le voyage dans la conversation. Des références de page seront données entre parenthèses dans le texte pour des citations de Cox et de Rushby.

[2] ^Fear and Loathing in Las Vegas de Thompson (1971), et Mr. Nice de Marks (1996), sont emblématiques de ce type de récit de drogue.

[3] ^Au cours de mes recherches sur les représentations fictives de la connexion drogue-voyage, j’ai découvert que, bien que les lignes d’influence entre les termes conceptuels soient toujours bidirectionnelles – des représentations particulières de la drogue influent sur les représentations du voyage autant que les représentations du voyage influent sur les représentations de la drogue – chaque texte, en raison de sa structure, de son fil narratif, de son ton ou d’autres caractéristiques, offre l’encouragement pour lire un terme conceptuel comme étant dominant par rapport à l’autre.

[4] ^L’expression est running amok dans le texte original ; amok vient d’un terme malais qui signifie « frénésie. »

[5] ^Dans le texte original, cette phrase évoque « Shining City on a Hill », l’expression utilisée par le président Reagan pour décrire les États-Unis.

[6] ^Il n’existe dans l’ouvrage de Cox qu’un seul moment du genre, et il survient – comme il en a été question plus haut – seulement après qu’il ait ingéré de l’opium.

[7] ^Un peu plus loin dans le texte, Rushby rend plus net ce paradoxe sur la mobilité lorsqu’il écrit, « Parfois, c’est ce qui arrive : ça vous pèse sur les épaules, comme un grand soupir de mélancolie envers quelque chose que vous n’arrivez pas tout à fait à identifier. Puis, votre visage devient inerte et impassible comme si les nerfs avaient été coupés, mais vos pensées continuent de dériver. Le khat a remué l’esprit et paralysé le corps jusqu’à ce que les amarres aient glissé et que l’un se soit libéré de l’autre » (p. 67).

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